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N° 133
Action éducative et sociale, l’apport de la non-violence

Qu’en est-il de l’Ifman et de ses formations ?

De nombreuses personnes et institutions demandent à l’Ifman Normandie des formations à la régulation non-violente des conflits. Pourquoi, et que s’y passe-t-il ?

ANV : En tant que directeur de l’Ifman Normandie, vous êtes bien placé pour citer des noms d’institutions qui ont demandé récemment à votre organisme une intervention relative à la régulation non-violente des conflits.

François Lhopiteau : De grosses institutions comme le Conseil général de l’Oise et celui de Seine- Maritime nous ont fait appel pour leur Centre départemental de l’enfance. La direction régionale de l’ANPE de Haute-Normandie nous a sollicités pour la formation de quelque deux cent cinquante conseillers des agences locales confrontés à des situations conflictuelles avec les usagers. La ville de Rennes nous a demandé une formation initiale pour les bénévoles chargés de médiation et un suivi de leur action. L’enseignement privé et l’Éducation nationale demandent notre intervention ainsi que de très nombreuses collectivités publiques. Au fil des années, nous avons répondu à la demande de centaines d’institutions différentes.

ANV : Comment ces institutions ont-elles pris connaissance des formations de l’Ifman ?

F. L. : Les stagiaires satisfaits sont nos meilleurs agents de publicité. L’enthousiasme que manifeste nombre d’entre eux après une formation vaut toutes les stratégies de communication. Lorsqu’un responsable institutionnel nous appelle, il le fait souvent sur la recommandation d’un de ses confrères ou après avoir envoyé un poisson-pilote dans un de nos stages. Le catalogue que nous éditons chaque année est un bon outil d’information mais il ne suffit pas à déclencher des demandes ou des inscriptions, s’il n’est pas accompagné d’une rumeur favorable.

ANV : Pourquoi ces institutions demandentelles l’intervention de l’Ifman ?

F. L. : Une première demande est souvent suscitée par un événement vécu au sein de l’institution. Dernièrement un centre de soins spécialisés pour toxicomanes, qui connaissait l’Ifman de longue date, nous a appelés suite à un clash avec un usager qui a menacé de violence une infirmière. Dans un centre social, ce sont les invectives à répétition subies par le personnel d’accueil qui conduisent la direction à envisager une formation pour l’ensemble du personnel. Mais il n’y a pas toujours d’événement déclencheur; la volonté de renforcer le savoir-faire ou la cohésion d’une équipe sont aussi une raison de solliciter l’Ifman. Ainsi, une association de quartier nous a demandé une formation pour renforcer la qualité de la communication et de l’accueil avec son public.

ANV : Pouvez-vous nous citer quelques titres de formations dispensées par l’Ifman Normandie ?

F. L. : La formation de base s’intitule « Régulation non-violente des conflits ». Elle offre une approche pratique et des repères théoriques pour la vie quotidienne ; elle répond à la fois à des préoccupations professionnelles et personnelles. Nous proposons ensuite des modules pour approfondir des aspects particuliers : « Faire face à l’instant d’affrontement » ; « Intervenir dans l’urgence et apaiser les tensions » ; « Sanctionner sans punir » ; « Intervenir comme médiateur » ; « Rapport de forces et négociation ».

ANV : Comment se déroule concrètement une formation ?

F. L. : Notre démarche part toujours du questionnement des stagiaires et des situations qu’ils vivent. Nous ne faisons pas un enseignement sur les conflits, nous leur proposons un parcours pour travailler sur leurs propres capacités à faire face aux conflits. Nous privilégions les jeux de mise en scène et les exercices pratiques. Lorsqu’on vit un affrontement, l’analyse théorique est opérante, si elle est portée par un savoir-faire pratique. Quand la peur ou la colère se réveillent, on réagit davantage à l’émotion qu’en suivant les circuits de la raison. Nos formations permettent à chacun de travailler en fonction de ses propres besoins.

ANV : Que découvrent ou approfondissent les stagiaires durant une formation ?

F. L. : Notre grille d’analyse se développe sur trois grands axes : la gestion d’un cadre relationnel fondé sur des lois et des règles, la régulation des processus émotionnels, l’ajustement des fonctionnements collectifs.

Selon les publics concernés, l’un ou l’autre de ces axes peut être davantage travaillé. Certains stagiaires se révèlent très attentifs au ressenti des usagers qu’ils accueillent, savent écouter avec compassion leurs souffrances, mais se révèlent peu en capacité d’opposer des règles ou des lois à leurs transgressions. Ils ont besoin d’un temps assez long en formation pour se convaincre des effets structurants de celles-ci. D’autres, au contraire, sont très rigides avec leur entourage et étrangers à toute forme d’empathie qu’ils craignent être un signe de faiblesse. Ils ont besoin d’un long climat de confiance pour apprivoiser leur propre sensibilité. Chaque session de formation prend ainsi un caractère particulier que nousmêmes, formateurs, découvrons au fil des journées.

ANV : De fait, vous ne présentez nullement un étendard sur lequel il y aurait inscrit le mot « non-violence », mais vous amenez chacun à découvrir par lui-même que la violence n’est jamais acceptable, et qu’il existe des façons d’être et des savoir-faire qui permettent une régulation non-violente des conflits.

F. L. : Nous proposons un parcours pour développer des savoir-faire et des savoir-être. Énoncer le principe de non-violence ne garantit en rien de le pratiquer au quotidien. Nous proposons un parcours comme une perspective à rejoindre et une exigence qui interroge en permanence notre démarche. Il y aurait un grand danger de crédibilité à proclamer haut et fort « non-violence » sans en manifester la cohérence, or c’est là où les stagiaires nous attendent.

Certains viennent avec des histoires très douloureuses qui exigent beaucoup d’attention et de délicatesse. La vie est complexe. Il s’agit d’avancer avec eux à travers de nombreux rouages, de décortiquer des fonctionnements collectifs, d’approcher parfois des éléments intimes, et de permettre à chacun de renforcer ses propres réponses. Pour nous, l’enjeu est que les uns et les autres puissent développer leur propre potentiel. Par exemple, en s’interrogeant sur les différentes attitudes possibles dans les conflits. Faut-il s’efforcer de rester zen, ou faut-il préférer se mettre en colère ? Une réponse qualifiée de « non-violente » n’est pas toute faite. Il y a des manifestations de calme, proches de la froideur, qui déclenchent l’agacement ; il y a des coups de poing sur la table qui rassurent !

Cependant le terme de non-violence est un mot qui est pris de plus en plus au sérieux. L’interrogation actuelle sur les violences dans la vie quotidienne y contribue. Le directeur du Centre départemental de l’enfance de Seine-Maritime ne déclarait-il pas récemment en réunion avec les délégués du personnel : « Il nous faut maintenant nous intéresser à l’alternative proposée par la non-violence » !

ANV : Pourquoi préférez-vous parler de régulation et non de résolution non-violente des conflits ?

F. L. : Un conflit résolu aujourd’hui n’empêchera pas l’éclosion d’un nouveau conflit demain. Le conflit est le moteur de la vie. Chaque être humain grandit, change, évolue dans ses besoins, le monde bouge en permanence. Il n’existe aucune résolution définitive des désaccords entre les humains. Un compromis, même méticuleusement élaboré, n’est ni une muselière, ni une garantie contre des insatisfactions à venir. Il faut donc non seulement savoir construire un accord, mais aussi être capable d’en assurer la réalisation et en permettre l’évolution. En d’autres termes, savoir accomplir différents actes pour ne pas rendre, à terme, rigide et figé un accord destiné initialement faciliter la vie collective. Le terme de régulation correspond à ce type de démarche.

ANV : Qu’est-ce qui différencie le plus les interventions de l’Ifman des formations à la gestion des conflits proposées par d’autres organismes de formation ?

F. L. : En annonçant « régulation non-violente des conflits », l’Ifman s’oblige à interroger le conflit à travers trois positions. Les actes posés par les différents acteurs affichent-ils une intention de ne pas recourir à la violence ? La perception de ceux qui les vivent confirme-t-elle cette intention ? Le regard extérieur porté par un tiers ou une collectivité abonde-t-il dans le même sens ? Dans nos formations, nous invitons les stagiaires à visiter chacune de ces trois positions, notamment à travers des jeux de mise en situation. Dernièrement un éducateur, qui ne comprenait pas la résistance d’un adolescent à sa propre autorité, a pris la place de ce jeune tandis qu’un autre stagiaire jouait sa façon de faire. Il s’est trouvé très surpris de ressentir comme violent ce que son collègue reproduisait selon ses indications. Dans cette mise en situation, strictement cadrée par le formateur pour éviter toute dérive, il a identifié que sa bonne intention ne suffisait pas à éviter un ressenti de violence. De même, on peut rencontrer des situations où une victime ne s’aperçoit pas qu’elle subit de la violence ; elle n’imagine pas qu’il puisse en être autrement et que celui qui prétend l’aimer est en réalité un oppresseur. Il faut l’intervention tierce d’un travailleur social, d’un juge ou d’un voisin qui, de par sa position, dénonce cette violence. L’Ifman s’efforce d’approcher au plus près la réalité en donnant la parole à tous les points de vue et en proposant des expérimentations pratiques. C’est sur cette base qu’il a été fondé, en cela différent peut- être d’autres organismes de formation. Certains sont toutefois assez proches de cette démarche.

ANV : Si je comprends bien, la dominante des formations de l’Ifman est essentiellement pédagogique ?

F. L. : Nous partons de là où nous attendent les stagiaires pour avancer avec eux jusqu’où ils peuvent aller. D’un stage à l’autre, le chemin parcouru peut être très différent, selon le groupe, selon les participants. L’important n’est pas de réaliser un programme, mais de leur permettre de construire des réponses aux questions qu’ils se posent. Le formateur doit être extrêmement attentif à ce qu’ils attendent réellement et qu’ils ne disent pas réellement d’emblée. Parfois, ils ne l’expriment que très indirectement, ou en fonction de la confiance qu’ils trouvent dans le groupe en formation. Car comment oser parler d’un coup qu’on a porté sur quelqu’un ? Comment révéler l’humiliation qu’on a subie, sans se sentir condamné une nouvelle fois par le regard des autres ? La formation est un temps où l’on est écouté sans jugement, et où l’on apprend à écouter sans juger. On y découvre comment nommer des actes qui touchent et qui blessent, et comment mettre des mots sur des façons de faire de tous les jours.

ANV : Dans vos formations, une place importante est consacrée à la gestion des émotions. Pouvez-vous préciser ?

F. L. : Les êtres humains que nous sommes ressentent en permanence intérieurement ce qui nous vient de l’extérieur. Tant que les événements perçus nous dérangent peu, les mouvements intérieurs restent peu importants. Dès qu’un événement bouscule davantage notre équilibre interne, notre ressenti peut devenir si fort qu’il devient difficile à contenir et se transforme en mouvement émotionnel vers l’extérieur. L’émotion — du latin ex-movere, qui se meut vers l’extérieur — est précisément ce mouvement qui jaillit de l’intérieur de nousmêmes, indépendamment de notre volonté.

Les conflits viennent nous toucher intérieurement et réveillent tantôt de la peur, tantôt de la colère, parfois l’un et l’autre, parfois encore de la tristesse. Au coeur de la crise conflictuelle, les mouvements émotionnels occupent souvent une très grande place. Il ne suffit pas de décider de contenir l’émotion, voire de la nier, pour la maîtriser. Si elle n’a pu être exprimée, elle réapparaîtra d’une manière ou d’une autre. Il s’agit au contraire de prendre conscience de ce phénomène et de l’accueillir. Autoriser un enfant, ou un adulte, à dire sa colère ne signifie pas le laisser tout casser. C’est lui permettre de libérer cette énergie de révolte qui tôt ou tard finira par sortir, ou se retournera en violence contre lui-même. C’est en l’écoutant, qu’on lui donne le moyen de mettre des mots sur ce qui l’envahit et d’entendre lui-même ce qu’il est en train de se dire à lui-même. L’éducation dominante nous rend analphabètes des fonctionnements émotionnels, mais fait de nous des adeptes du jugement de valeur. C’est très souvent le seul moyen que nous connaissons pour nous protéger des jaillissements émotionnels que nous ne savons pas appréhender. Il y a beaucoup à gagner de la découverte des bienfaits d’un accueil avec empathie qui permet de réintroduire l’émotion comme énergie dynamique de la relation. Dans les formations, à travers des exercices simples et ludiques, nous proposons de découvrir que les émotions ne sont pas dangereuses quand elles sont accueillies. Elles ne sont plus des énergies d’un inévitable passage à l’acte de violence, mais énergies d’une possible transformation créatrice.

ANV : Oui, mais le mot « émotion » est devenu partout à la mode. Son emploi n’est-il pas abusif ? Comment distinguez-vous émotion, sentiment, humeur ? Si je me mets en colère parce que je suis irritable à cause d’une mauvaise nuit, est-ce la manifestation d’une émotion ou d’une humeur ?

F. L. : Nous avons la chance de vivre une époque où les fonctionnements psychologiques sont de plus en plus étudiés et les connaissances vulgarisées. L’émotion est un mouvement déclenché par la partie du cerveau la plus primitive, le cerveau dit reptilien, qui réagit de façon automatique aux événements. L’émotion est spontanée, elle échappe aux circuits plus complexe du cerveau qui permettent la réflexion et le raisonnement. La surprise, par exemple, est le signal d’une inadaptation momentanée de notre organisation psychique face à un événement inattendu. La colère est le signal de la révolte contre notre propre impuissance. L’émotion se révèle à travers différentes manifestations physiques : accélération du rythme cardiaque, tensions musculaires, respiration haletante, etc. L’émotion dure quelques instants, quelques minutes, elle monte, puis redescend et s’apaise quand elle a pu être exprimée. Si elle continue à être interdite, elle jaillira plus fortement lors d’un prochain événement déclencheur.

Un sentiment est un état de ressenti intérieur qui s’installe durablement parce qu’on construit du sens à partir de ce qu’il manifeste. Ainsi, la joie de vivre avec quelqu’un n’est plus, au fil du temps, seulement un mouvement émotionnel, mais une construction psychique élaborée et réfléchie. L’attachement à autrui devient un sentiment d’amour. De l’accumulation de colères non dites, ou non accueillies, peut naître un sentiment de haine qui s’alimente au fil du temps. Le sentiment est donc un état intérieur, initié par une ou des émotions premières, qui s’installe durablement et permet de construire du sens pour vivre.

L’humeur est plutôt un état de ressenti dans lequel la prise de conscience ne s’est pas encore faite. Certains matins, après une nuit trop courte, on peut être envahi par beaucoup d’insatisfaction. Cette « mauvaise » humeur constituera un terrain favorable pour le déclenchement plus rapide d’une colère ou d’une émotion de tristesse.

ANV : Que demandez-vous au préalable aux personnes qui vont suivre une formation à la régulation non-violente des conflits ?

F. L. : Pour la formation au sein d’une institution dont les membres se connaissent, nous vérifions que les stagiaires participent sur la base du volontariat, et ont connaissance préalablement de notre démarche de formation. On ne peut pas travailler la violence sur ordre d’un chef : « Avec votre caractère, vous avez bien besoin de cette formation ! » Rien de tel pour produire du rejet à la perspective d’une formation ! Avec l’Ifman, aborder la question de la violence, c’est nécessairement toucher à quelque chose de soi-même. On ne peut s’y impliquer que si on l’a décidé.

En outre, nous tenons énormément à la confidentialité. Il est préférable qu’un chef de service ne soit pas dans le même groupe en formation que les professionnels qu’il dirige. Comment sinon exposer au cours de la formation ses propres fragilités, comment exprimer des difficultés sans risque d’être jugé ?

ANV : Vous arrive-t-il de rencontrer parmi les stagiaires des personnes qui ont l’art de raisonner à perte de vue, prétextant milles raisons de ne pas s’impliquer dans vos exercices ? Que faites-vous alors ?

F. L. : Il est tout à fait légitime de ne pas avoir envie de s’impliquer dans tel ou tel exercice, ou de ne pas être prêt au moment proposé. Pour permettre aux stagiaires de savoir à quoi ils s’engagent, nous prenons la précaution d’organiser une rencontre préalable à la formation. Cependant un tel cas peut se présenter au cours d’une formation. Nous autorisons les participants à être vraiment libres par rapport à ce que nous leur proposons. Ils ont le droit de ne pas participer à un exercice, et ne sont pas jugés pour autant. Le formateur les invite alors à tenter de jouer dans le suivant, s’ils se sentent plus à l’aise, ou à exprimer pourquoi ils restent sur la réserve. Ils ont aussi le droit de ne pas s’exprimer.

Le formateur a pour mission de tendre des perches, de créer des conditions favorisant l’implication, et d’accueillir les résistances. À lui de disposer de suffisamment de savoir-faire pour instituer un climat de confiance. Son métier repose beaucoup sur son savoirêtre. C’est son respect authentique de chacun qui apprivoise les résistances.

Un stagiaire n’a cependant pas la possibilité de discourir à perte de vue. La dynamique de formation est fondée sur l’écoute mutuelle entre tous les stagiaires. Le formateur maîtrise avec autorité et délicatesse la circulation de la parole au sein du groupe. Si quelqu’un signifie sa résistance à la démarche de formation proposée, il émet probablement un signal d’appréhension vis-à-vis de l’inconnu, une façon de demander davantage de sécurité par rapport à ce que la formation met en jeu. Le métier de formateur à la régulation non-violente des conflits exige précisément d’être capable de réguler ce qui fait désaccord ou conflit au sein du stage. Il y a parfois beaucoup d’énergie à y dépenser. C’est une profession qui peut faire transpirer !

ANV : En d’autres termes, si je vous comprends bien, une personne peut fort bien connaître l’essentiel de la philosophie de la non-violence et ne pas être forcément à même de gérer un conflit ? Comment expliquez-vous ce fait ?

F. L. : Gérer les conflits, c’est savoir être en relation avec autrui. L’accumulation de connaissances théoriques sur les conflits ne procure pas pour autant un savoir-être relationnel. Celui-ci se développe essentiellement à travers le vécu. Les livres ne manifestant pas de réactions aux émotions du lecteur, ils n’apprennent pas à travailler sur sa propre façon de faire face aux réactions d’autrui. De même, l’enseignement magistral, invitant généralement l’étudiant à écouter silencieusement, n’est pas davantage une occasion de travailler sur son propre savoir-faire. Rechercher une attitude non-violente dans les conflits passe nécessairement par l’expérimentation. Celle-ci bouscule souvent ceux qui s’efforcent de mettre de la cohérence entre leurs convictions et leur pratique.

ANV : Pour accepter de suivre une formation, il faut, en quelque sorte, avoir déjà fait soi-même une démarche de vérité : nul ne se connaît totalement, chacun a besoin de progresser grâce à autrui. Cette démarche de vérité ne manifeste-telle pas une certaine pauvreté au sens lévinasien : seul l’être pauvre est en quête de sens et recherche une aide attentionnée ? Une personne imbue d’elle-même, confortée dans ses savoirs, peut-elle entrer en formation ?

F. L. : « Le doute est l’énergie de l’esprit », dit Edgar Morin. Celui qui est imbu de certitudes dispose peut-être de peu d’énergie ! Dommage pour lui. Nous entendons par formation un processus dans lequel le stagiaire se forme, ce n’est en aucun cas le formateur qui le forme. Il propose une démarche au cours de laquelle les différents participants prennent ce qu’ils trouvent bon pour eux-mêmes. Les certitudes affichées ne constituent-elles pas une peur du doute ? Au formateur d’accompagner le stagiaire pour l’aider à regarder ce qui fait difficulté pour luimême. Sans nécessairement le brusquer, en lui permettant d’avancer à son rythme, en ayant la patience d’attendre le moment où il pourra lâcher prise.

ANV : Quels sont vos critères pour évaluer une formation ?

F. L. : Premièrement, donner la parole aux participants pour qu’ils s’expriment sur cette formation ; ils sont les mieux habilités à mesurer ce qu’ils y ont personnellement trouvé. Ensuite, évaluer l’implication des différents membres du groupe. Plus elle aura été importante, plus grande aura été la qualité du processus de formation. Enfin la qualité d’écoute mutuelle est un indicateur pertinent ; elle révèle que les stagiaires ont su intégrer la dynamique proposée.

ANV : Éprouvez-vous parfois le sentiment d’avoir raté une formation ?

F. L. : Quelquefois la dynamique de groupe ne s’est pas vraiment enclenchée, les stagiaires demeurent en quête d’exposés magistraux : « Dites-nous comment il faut faire… » Deux raisons peuvent l’expliquer. La première : l’état énergétique du formateur. Être formateur en méthodes actives et en écoute empathique exige d’être en bonne forme physique et psychologique. Il arrive qu’elle ne soit pas au rendez-vous, ou qu’elle ne soit pas suffisante aux besoins du groupe. La seconde explication tient au groupe lui-même. Dans certaines institutions les participants vivent entre eux des conflits au quotidien, ils ne peuvent pas facilement s’impliquer sous le regard critique de leurs collègues. Mais je ne connais cependant pas de ratage total, jamais des stagiaires ne sont partis avant la fin de la formation !

ANV : Une journée de formation dure en général six heures. Qu’éprouvez-vous le plus souvent au terme d’une journée ?

F. L. : De la fatigue ! Même s’il y a beaucoup de plaisir à faire un métier choisi et à partager des expériences ou des convictions, le formateur consomme beaucoup d’énergie. Se centrer en permanence sur le vécu des stagiaires, et faire preuve d’une réelle empathie à l’égard de chacun d’entre eux, est un exercice dévoreur d’énergie. Cependant, quand une bonne dynamique est engagée, le groupe nourrit en énergie tous ses membres, formateur inclus. Il y a des moments de rire qui font du bien à tout le monde ! Et ce n’est pas parce qu’on travaille sur des questions graves ou difficiles qu’il ne faut pas se faire du bien.

ANV : À partir de vos pratiques, observez-vous des changements dans la façon dont le mot « non-violence » est perçu ?

F. L. : En ce qui nous concerne, à l’Ifman, nous ne sommes pas attendus sur un mot mais sur une pratique. Il ne s’agit pas de promouvoir une notion, mais de faire vivre un savoir-faire. Nous ne cherchons pas à démontrer l’efficacité théorique de la non-violence, nous tentons de répondre aux questions qui nous sont adressées. Deux interrogations nous habitent en permanence : qu’est-ce qui est réellement perçu comme non-violent, et comment appréhendons-nous notre propre violence, qu’elle soit délibérée ou totalement inconsciente ? Si nous posons le principe du respect inconditionnel de tout être humain, comme objectif de notre action, nous sommes en permanente recherche pour poser des actes en cohérence avec ce principe.

Et nous ne sommes pas seuls ! La société ne s’est jamais autant interrogée sur la violence qu’au cours de ces dernières décennies. On n’a jamais encore été aussi attentif aux abus et maltraitances commis contre les enfants. Est-ce qu’il y en a davantage aujourd’hui que par le passé ? Ou est-ce parce qu’on en parle enfin que ces violences sont de plus en plus révélées ? Nous vivons une époque de questionnement sur la violence, où le terme non-violence devient effectivement porteur.

ANV : Comment est né l’Ifman Normandie, avec qui ?

F. L. : Au sein du groupe du Man (Mouvement pour une alternative non-violente) de la région Normandie, il existe depuis plus de vingt ans une commission qui travaille sur les questions d’éducation. Elle a été fondée sur une conviction : c’est au cours de leur éducation que les citoyens intègrent une façon de réguler les conflits. Les membres de ce groupe ont commencé à animer des formations dès les années 1980. Les sollicitations se sont multipliées, notamment de la part d’institutions éducatives et sociales. Elles ont alors été réalisées à titre bénévole sur du temps personnel, jusqu’au jour où est née l’envie pour quelques-uns d’aller plus loin. Pourquoi ne pas développer cette activité sur du temps professionnel pour mieux répondre aux demandes qui se multipliaient, et pour se donner la chance de travailler à partir de ses propres convictions ? En décembre 1989, étaient rédigés les statuts du premier Ifman, puis trois ans plus tard, en septembre 1992, j’en devenais le premier formateur salarié.

ANV : Quelle était votre profession avant de vous lancer dans la formation ?

F. L. : La formation était pour les trois premiers fondateurs, Élisabeth Maheu, Fabien Pujervie, et moimême, un domaine que nous connaissions déjà. Pour ma part, je travaillais dans l’animation socio-éducative où j’avais notamment des responsabilités de formateur d’animateurs. La fondation d’un institut de formation venait pour moi en continuité de cette activité.

ANV : Il y a actuellement six Ifman en France. Comment sont-ils reliés ?

F. L. : Notre initiative en Normandie s’est développée en lien avec des membres du Man d’autres régions. Nous avons organisé des rencontres et des formations de formateurs qui, peu à peu, ont permis de mutualiser des connaissances et des compétences. Ainsi sont nés au cours des dix années écoulées d’autres Ifman qui coopèrent beaucoup entre eux. Nous avons des rencontres régulières pour travailler le contenu et les méthodes de nos formations. Nous créons des outils pédagogiques communs et travaillons ensemble des sujets de recherche. Une structure de coordination vient d’être créée, l’Anifman, association nationale des Ifman. Elle a pour mission de veiller à garantir l’éthique et la qualité pédagogique des Ifman. Cette association est dorénavant l’organe qui labellise les nouveaux Ifman à partir d’une charte de la formation définie par le Man.

ANV : Quel est le genre de parcours professionnel suivi par les personnes qui deviennent formateurs( trices) d’un Ifman ?

F. L. : Formateur en relations humaines est un métier passionnant certes, mais difficile et exigeant, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’aborder les questions de violence. Il renvoie rapidement le professionnel à luimême. On n’accueille pas ingénument ce qui fait souffrance chez autrui ; on se trouve nécessairement touché par ce qui est révélé. Il s’agit d’avoir la capacité à la fois d’accueillir et de se distancier, par conséquent de travailler sur son propre rapport au conflit et à la violence. L’expérience professionnelle préalable peut être variée, elle est généralement issue du secteur éducatif ou social. Elle ne nécessite pas une somme de connaissances théoriques initiales, mais une forte capacité à l’apprentissage permanent et à un travail sur soi-même. L’une des forces des formateurs est leur goût pour la recherche et leur aptitude à la créativité.

ANV : Chaque Ifman passe beaucoup de temps à la recherche pédagogique. Pourquoi cette dynamique ?

F. L. : L’Ifman est un Institut de formation, mais aussi de recherche. Nous avons démarré avec quelques convictions et quelques savoir-faire, mais le chantier que nous avons ouvert est immense. Nous travaillons donc nécessairement en recherche pour affiner les réponses aux questions que nous posent ceux et celles que nous accueillons en formation. Les professionnels de l’Ifman disposent d’un temps important à cet effet, c’est la condition indispensable à la qualité de leurs prestations.

ANV : Vous terminez actuellement la rédaction d’un livre, à paraître en 2005. Quel en est le thème, pour quel public ?

F. L. : Le titre prévu est Non-violence au défi du quotidien. Ce livre est destiné à un large public. Son objectif est de proposer des repères pratiques et théoriques pour faire face aux désaccords et conflits de la vie de tous les jours. Il vise aussi à faire connaître des moyens pour promouvoir une pratique concrète de la non violence dans la vie sociale et citoyenne.

Entretien réalisé par François VAILLANT