N° 139 Controverses sur la non-violence
Sartre adversaire de la non-violence ? Entretien avec Gérard WORMSER *
* Enseignant-chercheur. École
normale supérieure lettres et sciences humaines et I.E.P. de Paris. Membre du
Comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes ; directeur de Sens Public (www.sens-public.org). Auteur notamment de Sartre,
Paris, Armand Colin, 1999, de Jean-Paul Sartre, violence et éthique (sous la Dir. de), Lyon, Sens Public/Parangon, 2006, et de Jean-Paul Sartre,
du mythe à l’histoire (sous la Dir. de), Lyon, Sens Public/Parangon, 2006.
A.N.V. :
Comment se fait-il que vous vous soyez intéressé à la vie et à l’œuvre de
Jean-Paul Sartre ?
Gérard
Wormser : La question devrait paraître superflue : avec Sartre, on fréquente
le sommet d’une des traditions majeures de la pensée et de la littérature
françaises. On s’étonne de la prolificité de Sartre; pensons à Montaigne, à
Rousseau, à Hugo ou à d’autres, voilà cette tradition des très grands auteurs
qui sont à la fois des encyclopédistes, des philosophes, des romanciers. Ce qui
m’étonne, c’est qu’on se dise surpris d’avoir à repasser par la case Sartre
pour penser le contexte intellectuel d’aujourd’hui.
Dès la période
de mes études, j’avais le souci de ne pas séparer mon travail de théoricien -
lisant Kant, Platon et des grands auteurs de mon intérêt fondamental pour la
vie contemporaine. C’est ce qui m’a conduit vers Sartre : il est pour moi le
successeur de Montaigne et de Rousseau, avec un vocabulaire philosophique qui n’est
pas celui de l’humanisme du 16ème siècle, et qui n’est pas non plus
celui de l’encyclopédisme du 18ème. On reste dans cette zone où la
grande pensée se nourrit d’une tradition philosophique explicite et se
développe ensuite dans un langage qui peut être celui de la fiction ou de l’essai.
A.N.V. : Comment présenter succinctement la vie et l’œuvre de Sartre ?
G.W. :
Sartre, c’est l’histoire d’une anamnèse ! C’est quelqu’un qui naît en 1905
et qui perd son père quand il a deux ans. Il raconte dans Les Mots comment l’absence de père conditionne une partie de son enfance, et, de fait,
son devenir de jeune intellectuel. Jean-Paul Sartre a 10 ans en 1915. Son père
est mort depuis huit ans et les autres pères ont disparu : ils sont au front. C’est
l’histoire d’une anamnèse, d’une génération qui découvre, une fois adulte, qu’elle
n’a pas eu de père. C’est la première génération sans père ! Cela
conditionne énormément le devenir intellectuel de Sartre . Impression de
liberté, dira-t-il, du fait que pendant la guerre, les jeunes de 12 ans – lui
était à La Rochelle – se trouvent sans contrôle social explicite parce que la
vie est totalement désorganisée ou dérangée par les nouvelles du Front qui n’arrivent
pas à impressionner ces gamins. Ils se retrouvent en 1920 dans l’esprit
" ancien combattant ", étudiants, ayant à s’affronter à une
société qui redevient une société où
les pères font un fort retour :
nombre de ceux qui sont revenus de la guerre cherchent à imposer un ordre
patriarcal. Certains des jeunes qui ont vraiment connu la guerre deviennent
surréalistes, une partie d’entre eux pacifistes et surréalistes, pour André
Breton c’est explicite. Ceux qui n’ont pas connu la guerre – disons les plus
jeunes – ne savent pas exactement comment s’y prendre pour échapper au retour
des pères, dans une société qui les a d’abord massacrés, et qui ensuite leur
fait toute la place dans l’univers social et politique.
Sartre a 30
ans en 1935. Il entre dans la vie professionnelle comme enseignant, incarnant l’identité
d’une génération sans père à des jeunes qui eux ont subi le patriarcat et le
paternalisme d’une société de l’après guerre. Il leur dit : « Allez
au cinéma ! Sortez de chez vous, ne croyez pas que la vérité soit dite
dans vos familles, dans vos bonnes familles ! » Les lycées à l’époque
s’adressaient principalement aux enfants de ‘bonne famille’ ».
Le caractère
irrespectueux de Sartre, manifeste tout au long de sa vie, vient en grande
partie de cette dissonance qu’il a connu enfant, entre cette liberté paradoxale
des jeunes adolescents pendant la guerre de 14-18 et ce retour du refoulé de l’autorité
dans les années 20 et 30. Sa génération est particulièrement bien placée pour
réagir à tout ce qui va ressembler à l’autoritarisme, que ce soit celui d’Hitler
ou de Pétain.
A.N.V. :
Mais on ne pas dire que la question d’un engagement politique se soit alors
posée à Jean-Paul Sartre ?
G.W. :
Raymond Aron était beaucoup plus engagé que lui dans les années 1930. Mais,
quand en 1938, les Accords de Munich (entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et
Daladier) rendent inéluctables le déferlement guerrier en Europe, Sartre se
ressaisit et ouvre immédiatement une interrogation sur l’histoire : quel
devenir et quelle place pour les pacifists d’hier, qui ont envoyé balader l’autorité
dans une situation où s’imposait le sens de la responsabilité ? Il se
prépare à des choix déchirants pour le jeune intellectuel pacifiste qu’il était
jusqu’en 38 – proche d’Alain. Plus précocement engagés, Simone Weil et Georges
Canguilhem évoluent d’une manière comparable, de même que Paul Nizan.
Il faut
remonter à 1933. Raymond Aron, proche ami de Sartre, est alors à Berlin, dans
le cadre de l’Institut de Recherche Française - ouvert en 1926 et qui fermera
en 1936. Aron assiste à la prise de pouvoir par Hitler et comprend tout tout de
suite. L’année d’après, en 1934, Aron prend gentiment le poste d’enseignement
de philosophie de Sartre au Havre pour permettre à son collègue de mener des
recherches.
Sartre s’enferme
dans ses lectures. Il a 27 ans. Il passe l’année scolaire 1933-34 à l’Université
de Berlin sans rien comprendre de ce qui se passe dans la conscience allemande.
Sartre travaille seul. Il travaille Heidegger, Max Scheler, la grande
philosophie allemande et construit ce qui deviendra son système de pensée, tout
en demeurant aveugle à la situation historique. Elle ne deviendra son problème
qu’en 1938. Entre temps il a écrit La nausée et de nombreux textes
philosophiques sur l’imagination, l’imaginaire. Cette première œuvre
philosophique est donc indépendante de tout contexte historique.
Puis il y a
septembre 1938 ! C’est la date de naissance que nous lui connaissons.
Sartre conçoit à partir de maintenant que le problème de l’histoire est un
problème lié à la question de l’imaginaire. « Selon quelles perspectives
puis-je concevoir aujourd’hui le développement - imaginaire, virtuel, potentiel
- d’une situation dont je ne connais pas les termes ? Son avenir est encore
modulable et reste inconnu. » Toute la deuxième philosophie de Sartre naît de
cette révolution mentale en septembre 38.
Sartre
commence à transposer ce qu’il a écrit de l’imaginaire dans une réflexion sur
la collectivité historique, sur les choix individuels et les choix collectifs,
par conséquent sur l’imaginaire de l’avenir et non pas sur l’imaginaire
spatio-temporel classique qu’il avait théorisé convenablement dans ses années
de première réflexion philosophique.
A.N.V. :
Où était-il en 1940 ?
G.W. :
Il est mobilisé en septembre 1939 et va dans une station météo à Bouxwiller, en
Alsace, puis dans quelques autres endroits au gré des garnisons. Il a refusé d’être
officier, comme Alain, alors qu’Aron l’était. Simple soldat, Sartre assiste à
la débâcle en mai-juin 1940 comme tout le monde et se retrouve prisonnier en
Allemagne, dans un Stalag près de Trêves, de juin 1940 à mars 1941. Il raconte
cela dans son roman La mort dans l’âme.
En mars 41 il
est libéré sur avis médical. Il a des problèmes d’yeux. Il les exagère, obtient
un certificat médical, est revoyé à Paris. Officiellement démobilisé, il tente
de créer un petit réseau de résistance qui s’appelle « Socialisme et
liberté ». Nous sommes avant l’invasion de l’Union Soviétique par les
nazis, la Résistance n’existe pas encore. Il y aura très rapidement des
arrestations dans le réseau, qui est mis en sommeil durant l’été 41. Á cette
époque il y avait peu de résistance à Paris, et Sartre n’était pas le mieux
placé pour l’organiser – ce n’est pas son genre. Il est avec Desanti et d’autres.
Les communistes résistants diront de lui, au vu de cette première tentative, qu’il
ne peut pas s’empêcher de parler, et qu’on ne peut pas compter sur lui.
Il reprend l’enseignement
pendant deux ans au lycée Pasteur de Neuilly. Simone de Beauvoir et d’autres
personnes, dont des comédiens, sont sans emploi. Simone de Beauvoir reprend
aussi l’enseignement : à deux, ils font vivre une douzaine de personnes.
La date
importante de sa résistance, pendant la guerre, c’est son rentrée en 1942 au
Comité National des Écrivains. Il devient l’un de ceux qui participe aux
actions intellectuelles face à l’occupation. Les pièces de théâtre qu’il écrit
alors, notamment Les Mouches, sont jouées avec l’autorisation du
C.N.E., considérées dès le premier jour comme des pièces résistantes. Les
Allemands ont essayé d’en faire des éloges pour brouiller leur réception comme
des oeuvres de résistance.
A.N.V. :
J’aimerais que vous alliez un peu plus loin dans l’analyse ; il est
pacifiste à cause de la guerre de 14-18, comme Alain, puis il y a ce
retournement assez considérable par rapport à la nécessité de la résistance.
A-t-on des textes là-dessus ?
G.W. : Il l’évoque dans les Carnets de la drôle de guerre, son journal de
39-40. Il y développe son autobiographie intellectuelle, révenant sur l’origine
de ses idées sur la morale. Sa première forme de pacifisme est reliée à ce qui
est pour lui un esthétisme. Pour Sartre, comme d’ailleurs pour André Breton,
après 14-18, toute vie collective est tenue pour vouée à se perdre dans des
collectifs barbares et violents. La seule valeur qui puisse soutenir notre
existence semble alors être l’idée du salut individuel par l’art.
L’influence de
Gide peut aussi jouer ; celle de Nietzsche - que Sartre a beaucoup lu à ce
moment là - joue à plein : « La société ne me plaît pas mais le salut individuel
est possible dans l’art ». C’est ce dont Sartre fait la critique en 38 : c’était
une voie de garage pouvant conduire au désespoir métaphysique (voir La
Nausée). Il en conclut à l’impossibilité de rejoindre, à partir de cette
position esthétique, quoi que ce soit qui puisse ressembler à un sens du temps
commun. On a le temps singulier mais pas le temps commun. Il faut donc une conversion
à l’historicité pour dépasser cette fuite dans l’esthétisation de la vie
singulière, pour comprendre la responsabilité sociale de chacun face à tous les
autres. C’est cela qui fait la deuxième philosophie de Sartre.
A.N.V. :
Sur ce sujet, comment expliquez-vous que plus tard dans la guerre d’Algérie,
Sartre va dire dans la célèbre préface au livre de Frantz Fanon : "Ils
ont bonne mine, les non-violents. Ni victime, ni bourreau " et plus
loin :" Mais si le régime tout entier et jusqu’à nos non-violentes
pensées sont conditionnées par une oppression millénaire, votre passivité ne
sert qu’à vous ranger du côté des oppresseurs[i] ".
Là, Sartre associe vraiment non-violence et pacifisme à une
esthétique !
G.W. :
Oui.
A.N.V. :
Et en 1961, alors qu’il y a déjà des objecteurs de conscience au service
militaire, à cause de l’engagement armé de la France en Algérie, Sartre semble
ne pas être au courant et il ne soutient aucunement les objecteurs emprisonnés[ii].
G.W. :
Sartre a été marqué par la guerre de 14-18 de la façon que je vous ai dit. Puis
il sort de la guerre de 39-45 avec la conviction que c’est finalement l’organisation
des maquis - que ce soit en Pologne avec les Soviétiques ou dans le Vercors
avec des Français - qui a permis finalement de redresser la conscience
collective face à l’avachissement, la passivité, le pacifisme, la résignation
qui accompagnaient le régime de Vichy en France.
A.N.V. :
Il est quand même dommage que Sartre assimile non-violence à passivité.
Simone Weil, la philosophe, a évolué par rapport à ce qu’elle disait du
pacifisme avant 39. Mais elle a voulu un peu découvrir Gandhi (1869-1948), alors
que Sartre occulte complètement Gandhi. Comment se fait-il que Sartre, en 1961,
reprenne le concept de non-violence en le réduisant au contraire de ce qu’en a
dit quelqu’un comme Gandhi ?
G.W. :
Pour vous répondre, je ne peux m’empêcher de prendre au mot la Critique de
la raison dialectique. Sartre publie en 1943 L’Être et le Néant qui
fait le point sur sa conversion intellectuelle et qui associe le « pour
autrui » - donc la question de l’histoire - à la question de l’ontologie
phénoménologique.
La période qui
suit c’est celle de la guerre froide. Ce sont les affrontements très durs entre
les amis de Sartre réunis autour de la revue Les Temps Modernes d’un
côté et le Parti communiste français (P.c.f.) de l’autre. La question n’est pas
de rejoindre une vocation pacifiste : dans ces années 1950-60, celui qui
« désarmerait » se marginaliserait. La toile de fond est une 3ème guerre mondiale, la bombe nucléaire, la théorie des dominos, le maccarthysme,
le mur de Berlin. Cela pèse terriblement sur tous ceux qui s’intéressent à l’avenir
de l’Europe.
Sartre rompt
en 1956, à cause de l’invasion des chars soviétiques à Budapest, avec tout ce
qui s’appelle communisme. Simultanément il ne désespère pas d’emmener, y
compris dans sa rupture avec le P.c.f. , ceux des militants, des
intellectuels et autres qui voudraient envisager la question de l’histoire et
de la guerre froide à partir de la question du parti stalinien que Sartre
accuse, après l’avoir cautionné quelque peu de 1952 à 1956.
Sartre essaye
de penser qu’il y a une action révolutionnaire qui ne serait pas prescrite par
un Parti. Sur ce point il y a une forme de hégélianisme chez Sartre. C’est le
seul point, il est très antihégélien pour le reste. Il pense que la situation
historique produit d’elle-même des transformations de nature du mouvement
social : la prise d’armes est un moment irrévocable dans le développement. La
prise de la Bastille, selon lui, est la manière dont le peuple de 1789 s’est
donné à lui-même une image de lui-même, une identité qu’il n’avait pas avant d’avoir
pris les armes puis la Bastille. Cela ne peut pas se passer sans qu’une action
symbolique rende irréversible le passage d’un temps ordinaire au temps
particulier qu’est l’action révolutionnaire.
A.N.V. :
Mais pourquoi Sartre ne transfère-t-il pas une seule fois l’acte de résistance
violent au niveau de la résistance non-violente.
G.W. :
Il ne le fait pas, à ceci près, que Sartre a toujours considéré que le premier
acte de résistance devait être la publication de textes, l’argumentation, la
prise de parole et le souci de la vérité. Sartre écrit ses Réflexions sur la
question juive dans cette perspective. Sartre se trouve comptable envers la
vérité et il considère que la vérité est violente, dans le sens où elle
interdit les faux-semblants d’une résignation, qu’il appellerait pacifiste.
A.N.V. :
Il n’y a donc rien pour Sartre entre la passivité et la violence. « La
violence, écrit-il, suppose un ordre, un bien, mais un ordre qui serait
moins à construire qu’à délivrer en détruisant ».
G.W. :
Cela, c’est la critique de la violence par Sartre. Il essaye de décrire la vie
de manière phénoménologique, la vision du monde de celui qui assume une vision
violente de sa propre action.
Celui qui
postule qu’une action pourvue de sens est possible dans la violence, commet une
erreur logique fondamentale. Cette erreur logique, c’est de penser que la fin
est indifférente aux moyens. N’importe quel moyen qui produit formellement la
fin peut être utilisé, telle est l’idée qui sous-tend une idéologie de la
violence. Sartre la récuse fondamentalement dans les passages des Cahiers
pour une Morale que vous citez, en prenant l’exemple du viol. Si la fin est
de séduire une personne quelle qu’elle soit, quel que soit le mode de
séduction, si la séduction ne se fait pas sous la forme du consentement
réciproque et mutuel, mais que j’imagine employer des moyens de contraintes
violentes, alors dit Sartre, l’illusion d’atteindre au but produit en réalité
la destruction de la fin par destruction de l’objet même dans lequel le projet
initial a pu être investi. En fait, Sartre montre de manière très claire que la
violence est une action par défaut, faute de penser les médiations et faute de
penser l’adéquation des moyens à la fin. La critique de Sartre est absolument
fondamentale.
Dans les Cahiers
pour une morale, en 1947, au tout début de la guerre froide, Sartre pensait
encore pouvoir donner une morale qui ferait état de la conversion historique du
« Pour-soi » de l’Etre et le néant. Dans ce passage, Sartre
décrit la morale de la force. Cela ne veut pas dire qu’il la revendique. Il la
décrit au sens phénoménologique. On trouve la morale de Sartre lorsqu’il donne
le « plan d’une morale ontologique » qu’il aurait suivi s’il avait
poursuivi sa rédaction à ce moment (pages 484-487 des Cahiers pour une
morale). Ce plan comporte deux deux grands volets : le premier montre
les catégories de l’aliénation et les raisons pour lesquelles on se résigne à
la violence, à la soumission. Dans un second volet, il aurait montré comment
une conversion est possible. Celle-ci passe d’abord par la lucidité, la
conscience de soi, la capacité à se relier à autrui. La valeur suprême est
finalement la générosité, c’est-à-dire, en fait, la capacité de se sacrifier
soi-même pour que quelque chose puisse arriver qui n’était pas possible tant
que je puisse mettre ma propre existence en jeu au nom de ce quelque chose.
Ici, on retrouve la force symbolique et on est aux antipodes d’une philosophie
de la violence.
A.N.V. :
Comment comprenez-vous ce propos de Sartre paru en 1972 dans La Cause du
Peuple, après les jeux Olympiques de Munich où onze sportifs israéliens
meurent dans un attentat palestinien, alors qu’il ne faut pas oublier qu’il a
toujours été d’accord avec la création d’un état israélien : « Dans
cette guerre, la seule arme dont dispose les Palestiniens est le terrorisme. C’est
une arme terrible mais les opprimés pauvres n’en n’ont pas d’autre. [...]Le
principe du terrorisme c’est qu’il faut tuer[iii] ».
Comment reliez-vous cette déclaration à votre analyse ?
G.W. :
Malheureusement c’est extrêmement facile. Nous sommes dans le premier volet de
cette morale esquissée en 1947-48 dont je vous parlais, plus précisément dans
le « volet aliénation » dans une société aliénée, dans une société
soumise à l’oppression, dans une société où la question de la générosité, du
dévouement, du sacrifice à autrui et du partage n’est vraiment pas posée. Dans
une société ou tout se mesure à l’aune de la puissance financière, à la
capacité de la rétorsion militaire, et à la capacité pour ceux qui vivent avec
un ou deux dollars par jour de supporter leur sort sans rien pouvoir faire.
Dans cette situation-là la violence est effectivement le seul moyen.
A.N.V. :
C’est tout le paradoxe de Sartre.
G.W. :
C’est le paradoxe de Sartre. Une morale pacifiste dans une société aliénée
ferait finalement la part trop belle aux intérêts dominants.
A.N.V. :
On aurait pu penser qu’il fasse un autre basculement en disant que face à cette
société totalement aliénée, la raison singulière peut et doit réaffirmer la
vérité de la conscience, laquelle pourrait être une résistance plus forte.
G.W. :
C’est une résistance que Sartre aurait considérée comme celle de la belle âme
de Hegel. Cela devient de l’idéalisme qui dès le départ n’a aucun effet sur la
situation et qui dans le pire des cas est de la mauvaise foi. En d’autres
termes, cela revient à penser que l’histoire se charge de régler ses comptes
aux violents et qu’alors je n’ai pas besoin de m’y engager moi-même.
A.N.V. :
Ceci n’est pas la position de la non-violence !
G.W. :
Non Cela s’appellera la mauvaise foi, « le salaud ». C’est l’archétype
du salaud : «De toutes façons, vous voyez bien qu’il n’y a rien à
faire. Vous voyez bien, ils sont trop forts, donc continuons à vivre notre
petite vie tranquille. » Et à penser qu’on est du bon côté, parce que les
sentiments que nous avons sont des sentiments ouverts et partagés
A.N.V. :
La conclusion, c’est que l’on fait de Sartre un idéologue de la violence, à
partir de phrase comme celle-là, alors qu’il ne l’est pas.
G.W. :
Non, il fait la critique fondamentale de la violence.
A.N.V. :
Peut-être, mais à partir de la fin des années 50, comment se fait-il que Sartre
soit surtout connu comme un intellectuel qui prône la violence pour la décolonisation ?
G.W. :
Je suis obligé de vous répondre d’une manière assez ferme. Ce qui est certain c’est
que Sartre accepte - et c’est conforme à son projet de générosité - de se
laisser intentionnellement instrumentaliser par ceux de ses amis qui ne l’ont
pas attendu pour choisir la violence. Il considère que la violence en Algérie
est un donné : ce n’est pas une situation à laquelle lui-même appellerait. Les
armes parlent.
La question
qui se pose à lui est de savoir s’il faut, avec le statut d’intellectuel
dominant qui est le sien à la fin des années 50, cautionner l’ordre français
militaire en Algérie - qui s’accompagne de tortures, de mobilisation des
appelés du contingent, de censures sur la presse dans un régime qui s’appelle
encore démocratique ? Son statut et son renom d’intellectuel
internationalement reconnu peut-il rester au service de l’armée française et de
ses agissements en Algérie, oui ou non ? En d’autres termes, Sartre
doit-il utiliser le pouvoir symbolique qui est le sien pour montrer que
« Objection à votre honneur » est à Sartre comme « J’accuse »
est à Zola ?
Sartre
considère que le meilleur usage qu’il peut faire de son capital symbolique est
précisément sa prise de position pour une Algérie aux Algériens, tout de suite,
à la différence de Raymond Aron qui a une position attentiste. Il a publié son
livre sur Genet, il est mondialement connu par son théâtre, reconnu comme grand
intellectuel qui a accompagné des causes justes : il accepte de remettre en
question sa réputation internationale pour servir les militants algériens –
dont il ne contrôle pas les moyens d’action. Il sait bien que son nom sera mis
en pâture, assimilé aux violents et aux terroristes. Il accepte cette posture
en toute générosité, se disant en quelque sorte : « Mon nom peut
servir à quelque chose et cela abrègera le cycle de la violence si je montre
que la France est en échec en Algérie, et que c’est un Français qui le
dit. » C’est pour cela qu’il signe le Manifeste des 121 que Les Temps
Modernes publie. D’où ce mot célèbre de Gaulle : « On n’emprisonne
pas Voltaire », parce que, d’une certaine façon, Sartre s’est placé en
opposant majeur sans devenir un homme politique. C’est quelque chose qui est
extraordinaire ! Je ne sais pas quel homme, quel intellectuel a déjà réalisé
cela en France. Pour moi, la stratégie utilisée par Sartre fut convergente avec
celle des objecteurs de conscience.
C’est la
formation philosophique, puis les dix ou quinze ans de réflexion sur le
politique, sa rupture avec l’ensemble du communisme qui ont appris à Sartre qu’il
faut se mettre dans des situations impossibles pour forcer les décisions qui ne
se prennent pas d’elles-mêmes . Il sait qu’il se met dans une situation
impossible et l’assume fort bien. Il a salué la révolution cubaine ; et il
a dit en même temps que ses suites pourraient s’avérer décevantes.
A.N.V. :
Sartre se met parfois en fausse situation, non seulement vis-à-vis des autres
mais un peu vis-à-vis de lui-même. Qu’en est-il de sa conviction profonde sur
la violence ?
G.W. :
Sa conviction profonde n’a pas changé. Il sait très bien que si on veut la
libération des peuples, on n’évitera pas des prises d’armes.
A.N.V. :
Avec des moyens qui brisent la fin quelque part.
G.W. :
Ce n’est pas lui qui est maître des moyens, ce sont les nationalistes algériens
et les révolutionnaires cubains. « Je ne peux pas décider à leur
place », dit-il souvent.
A.N.V. :
Comment comprenez-vous cette phrase dans la préface du livre de Frantz Fanon ? : « En ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un
Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un
oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre [iv]»
G.W. :
Je crois que cette phrase, qui est extraordinaire d’un point de vue littéraire,
vise à rapporter l’idéologie des nationalistes algériens. « Voilà c’est
comme ça que ça fonctionne.» Je donne à cette phrase un statut de description
phénoménologique des conditions dans lesquelles une transformation historique
peut se faire.
A.N.V. :
Cette description phénoménologique, il se l’approprie quand même ?
G.W. :
Non. L’idée est de dire qu’il y a des conditions auxquelles on n’échappera pas,
tant que l’oppression règne de la façon dont elle règne. C’est en fait une
critique de la dénégation. C’est dire que le dénouement ne se produit pas d’une
manière lucide et souhaitable mais sous l’effet d’une contrainte. C’est une
sorte d’assomption de l’histoire. . Sartre dit tout simplement que la situation
d’oppression engendre la violence.
A.N.V. :
En 2006, ne peut-on pas reprendre les réflexions de Sartre sur la fin et les
moyens et peut-être arriver à une autre phénoménologie. Est-ce possible ?
G.W. :
Je vais essayer de me mettre dans la position de Sartre et penser une
phénoménologie. Il faudrait se poser la question en termes kantiens, ce que
Sartre appelle la « Critique de la raison dialectique ». Celle-ci est
en fait une phénoménologie de l’oppression et des possibilités éventuelles de
lui échapper. Il n’a pas écrit la phénoménologie de la libération. Il aurait
fallu pour cela qu’il continuât son travail. Le temps ne lui pas été donné.
Peut-être aussi qu’un tel travail pose des problèmes philosophiques que ni
Sartre ni personne ne seraient en état d’affronter de façon convaincante.
Votre question
est : quelle serait la phénoménologie d’une autre histoire ? Il faut
écrire les conditions d’une possibilité d’une philosophie ou d’une pratique de
l’histoire qui passerait par la non-violence. Ces conditions, je ne sais pas
exactement comment Sartre les aurait théorisées ? La condition primordiale
serait celle de la communication. Sartre, en appelant toujours au primat de la
conscience singulière tout au long de son œuvre, fait de la violence ce qui
rend impossible une communication authentique entre deux consciences.
La première
condition ontologique d’une autre histoire serait de penser les conditions dans
lesquelles une communication puisse être établie ou rétablie entre les
protagonistes d’un conflit. La deuxième condition serait - là on peut se
reporter à un petit ouvrage posthume, Vérité et existence - que
cette communication s’établisse avec un horizon de vérité, c’est-à-dire que le
souci premier ne soit pas que l’autre rende raison comme on rend les armes,
mais de penser pour soi-même les conditions dans lesquelles la communication
que l’on rétablit est une communication face à la vérité, et que finalement le
tiers, l’autre, la tierce partie, facilite le dialogue pour établir la vérité.
La communication entre les parties se fonde sur un rapport à la vérité.
A.N.V. :
N’est-ce pas le fondement de la médiation ?
G.W. :
Pour Sartre, toute la critique de la raison dialectique porte sur la médiation
Il est l’inventeur du concept contemporain de médiation. La médiation suppose
précisément que la communication puisse se rétablir sans que les deux parties
restent dans un face-à-face, car un tiers entre en scène et il brise le
face-à-face. Le tiers idéal serait la vérité.
A.N.V. :
Comment faire le lien avec les années 1970 où Sartre écrit dans La Cause du Peuple que la violence des insurgés, c’est la violence du colon et que
de toutes façons la contre violence est la réponse à toute violence bourgeoise. ?
Pour lui il n’y a pas d’autres alternatives que la contre violence. Sartre
a-t-il été aveuglé par le pouvoir de la violence ?
G.W. :
Oui, en ce sens, et pas spécialement dans les années 1970. C’est la théorie qu’il
commence à élaborer dans les années 1947, la morale de la force. Si on est dans
un régime d’oppression, l’histoire est en partie double : il y a une hypothèse
dans laquelle l’histoire pourrait échapper à la violence, mais Sartre, dès
1947, dit que cette hypothèse nécessiterait la conversion simultanée de tous à
cette logique de la vérité dont je viens de parler. Si tous décidaient de se
soumettre librement à la vérité, on échapperait immédiatement à la violence.
Mais Sartre dit que cette combinaison, bien que possible, est cependant la
moins probable.
AN.V. :
A-t-on des écrits de Sartre sur l’indépendance de l’Inde obtenue en 1947 par
Gandhi ?
G.W. :
Non, pour la raison toute simple que le grand débat en France était la guerre d’Indochine.
Vous savez bien qu’il y eut des effets énormes du fait que les troupes envoyées
en Indochine étaient en grande partie des troupes venues du Maghreb. Quand en
1954 Mendès France obtient la paix en Indochine, on démobilise et les soldats
retournent au bled. Il est certain que les préoccupations géopolitiques de
Sartre n’ont jamais été l’Inde.
A.N.V. :
Pour en revenir aux questions des moyens d’action non-violente, de défense
civile, je n’ai pas l’impression que Sartre en ait parlé.
G.W. :
Non, ce n’est pas son sujet. Un point important : Sartre est très amoureux
des États-Unis et il en critique tout ce qui lui déplaît.. Il a évidemment
entendu parler de Thoreau et de l’ensemble de la tradition relative à la
désobéissance civile. Il la connaît, ses amis américains lui en ont
certainement parlé. Il était extrêmement admiratif des romanciers américains.
Je ne peux pas imaginer que Sartre n’ait pas eu une sérieuse connaissance par
la littérature américaine de cet esprit de désobéissance civile
A.N.V. :
Se l’est-il approprié dans un écrit, dans un article ?
G.W. :
Il y a une chose qui montrerait qu’il se l’est approprié, c’est encore dans les
inédits. C’est passionnant. Il y a une œuvre inédite publiée récemment dans le
numéro des Temps Modernes paru en octobre 2005, intitulé
"Morale et histoire ", dans lequel Sartre, à propos des
États-Unis et de l’élection de Kennedy, explique, comment pendant les primaires
américaines, Kennedy, dans un État très majoritairement républicain et
protestant, a gagné les primaires avec un argument de type désobéissance
civile. Sartre n’emploie pas l’expression, il rapporte le fait. Il rapporte en
substance le discours de Kennedy : « Nous sommes des démocrates nous ne pouvons
pas l’être et supporter que des discriminations entre Américains puissent
prévaloir au moment d’une élection. Si vous votez pour le candidat protestant,
on ne saura jamais si vous le faites, par refus du candidat catholique ou par une
conviction sincère. Donc, mes chers compatriotes, vous devez voter pour le
candidat catholique si vous ne voulez pas qu’on puisse penser qu’en ne votant
pas pour lui, vous avez en réalité pris une décision de ségrégation parmi les
démocrates».
Quand Sartre
rapporte ces propos, on est à mon avis dans une ligne proche de la question de
la désobéissance civile. La thèse est celle-ci « Vous devez accepter d’aller
contre vos opinions politiques, au nom d’une idée de votre parti et de l’Amérique
qui est plus grande. »
A.N.V. :
Je veux bien qu’il ait frôlé toutes ces idées mais j’ai l’impression qu’il ne
se les a jamais appropriées véritablement. La revue Les Temps Modernes,
en 1978, a publié un très beau numéro sur le Larzac. Sartre écrit à cette
période-là : « Ce combat dure depuis sept ans. Vous avez voulu qu’il
fût sans violence. Si la guerre avait été violente, vous risquiez de
perdre : le gouvernement et son armée étaient beaucoup trop forts pour
vous. Vous avez choisi de n’avoir d’autre arme que la volonté de paix. Vous n’avez
pas perdu. Peut-être gagnerez-vous, je le souhaite [v] »
Il ne parle pas des moyens de la lutte non-violente utilisés par les paysans du
Larzac.
G.W. :
Sartre à ce moment-là est avec Pierre Victor (Benny Lévy), et rédige ce
qui donnera L’espoir maintenant. C’est une réflexion très fondamentale
sur la transcendance, sur la non-violence, sur l’être avec les autres, sur le
sacrifice ou sur la parole… On est, dans une phase de la vie intellectuelle de
Sartre, à un croisement ou un couronnement, je ne trouve pas le mot juste.
Sartre renoue ici avec la deuxième partie des Cahiers pour une morale.
Certains disent qu’il est gâteux. Dans cette partie il suppose une situation
sortant visiblement de l’aliénation. De 1947 à 1965, c’est la première partie
de sa morale, on est dans un régime d’oppression. Ensuite c’est très différent,
après 68. Les possibilités d’action non-violente à l’intérieur de la société
deviennent d’actualité, parce qu’on voit comment 68 a été aussi une forme de
révolution non-violente, une révolution plus intelligente que le simple
rapport de force violent. De 68 à 78, Sartre est dans la phase ultime de sa
carrière ; il renoue alors avec ses intuitions des années 40. On retrouve,
dans les propos de Sartre que vous avez cités, l’hypothèse de sa possible
conversion à la dimension éthique et politique de la non-violence.
A.N.V. : Peut-être, mais dans les années 70 Sartre rencontre les maoïstes et il écrit
dans leur revue La Cause du Peuple. Il prône alors que " face
à la violence, il n’y a qu’un moyen révolutionnaire, c’est celui de la contre
violence ".
G.W. :
Là-dessus je vous donne acte. Mais en réalité n’y a pas d’ambiguïté pour
Sartre. Par exemple, après avoir rencontré l’extrémiste Baader dans sa prison
en Allemagne, il en est ressorti en disant : « Quel con ! !! ».
Il aurait véritablement voulu que Baader fût plus intelligent. Sartre était
allé le rencontrer en fonction de cette stratégie constante que je résume
ainsi : « Je n’assume rien des idées de Baader, pas plus que je n’assume
les idées des militants algériens. Mais, moi Sartre, je mets mon prestige dans
la balance. Il n’y a pas de causes désespérées. Si Baader est si intelligent qu’on
le dit, il faut aller le voir ; de même que si les Algériens sont capables
de faire la paix, il faut d’abord qu’on la leur donne. Il s’entremet, et en ce
sens il accepte de faire une médiation. Le médiateur, c’est lui. Il prend alors
tous les coups, comme à son habitude, et c’est normal. Il est prêt à
ça .Vis-à-vis de Baader et d’autres, il ne supporte pas la dimension
violente. En revanche, il dit à plusieurs reprises aux maoïstes et
autres : « Moi vous savez, vous n’allez pas me mettre dans un
attentat. Á un moment donné c’est vous qui décidez sans moi ».
- A.M. : Quand on dit ‘terrorisme’ on dit ‘violence’. Et sur le rôle
de la violence, vous avez dit, il y a trois ans : ‘La violence n’est pas
un but en soi, mais un moyen. Moi, personnellement, je ne suis pas violent…
Mais la société capitaliste, nous le savons, ne peut être transformée d’une manière
pacifique par des réformes’.(…)
- J.-P. S. :Je crois toujours que la violence est, en effet, non pas
une violence proprement dite du prolétariat contre la société capitaliste mais
une contre-violence ; la violence première est la violence exercée par la
société capitaliste contre le prolétariat et cette violence est soutenue de
forces répressives considérables. C’est le prolétariat qui subit la violence
politique, de sorte que la violence prolétarienne ne sera jamais que
contre-violence. Ce qui n’empêche pas que cette contre-violence ait tous les
caractères de la violence : elle peut aller jusqu’à la mort d’homme et même
être très meurtrière. Je crois qu’il n’y a pas d’action révolutionnaire en
dehors du recours à la violence. Sur ce point, je n’ai donc pas changé. Je
considère qu’un jour viendra où effectivement les violences capitalistes
trouveront leur réponse dans une grande action violente des masses prolétaires.
On a déjà vu une pareille explosion en Mai 1968 ; je pense qu’on la
reverra. Les actions de Baader sont violentes, mais je ne les trouve pas
suffisamment appuyées par une action de masse, par une action du prolétariat
allemand. »
Sartre et la violence
Lu aux pages 710-711 dans Les
Temps Modernes, n° 632-633-634, Juillet-Octobre 2005 (40 €. Les Temps
Modernes, 26 rue Condé, 75006 Paris. Tél. 01.43.29.08.47), cet extrait d’un
entretien entre Arno Münster et Jean-Paul Sartre, daté du 1er décembre
1974 :
On ne peut ni
dire que Sartre a poussé les maos à produire des actes violents, ni dire que
grâce à Sartre les maoïstes français auraient évité la pente terroriste C’est
leur responsabilité. Autant on peut dire que Foucault et quelques autres ont
mis en garde les maos de ne pas faire n’importe quoi, autant Sartre
dit : « C’est votre affaire, c’est vous qui décidez ».
Á la limite, cela suppose que Sartre, comme toujours, est resté le professeur
de philosophie du début à la fin, Il demande à ses étudiants d’être plus
intelligents que la situation dans laquelle ils se trouvent. C’est le rôle du
maître à penser. Le rôle de Sartre n’est pas d’indiquer aux autres ce qu’ils
doivent faire, mais de les mettre en situation de décider par eux-mêmes et pour
eux-mêmes. C’est le rôle très socratique de Sartre. Je ne lui reproche pas de n’avoir
pas dit : « Faites gaffe, évitez la violence ». Il
aurait été alors, selon ses idées, plus aliénant qu’il ne convient. S’il veut
être libérateur, il lui faut dire, comme un psychanalyste qu’il n’est
pas : « Á toi, de comprendre la situation dans laquelle tu te
trouves.» Et, ce faisant, Sartre s’entremet d’une manière plus authentique
parce qu’à la fin il remet la décision et la liberté d’initiatives à celui qui
va décider.
A.N.V. :
Pour lui, le plus important est donc finalement de refuser l’aliénation que la
soumission implique. C’est en effet très non-violent !
G.W. : Le cœur de
toute situation est pour Sartre de rétablir les conditions d’une communication.
On ne peut pas comprendre la génération de Sartre et lui-même sans penser l’écrivain
qui s’entremet et celui qui en même temps ne deviendra pas un maître à penser,
au sens du collectif. Quand des étudiants font des barricades en 68, il leur
dit : « Je suis avec vous, mais expliquez-moi ce que vous
faites ». Or, à ce moment-là, quand il parle à la Sorbonne, on
lui dit « Sartre, sois bref ». Il écoute alors les étudiants et leurs
revendications. Sartre ne veut pas être un maître à penser mais aider chacun à
penser par lui-même. C’est ce qu’il indique dans l’entretien que nous avons
publié (in J-P. Sartre, du mythe à l’histoire, Sens public/Parangon,
2006
Retranscription de Bernard BOUDOURESQUES Entretien réalisé par Jean-Marie MULLER et François
VAILLANT
[i] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961, p. 18
(préface de Jean-Paul Sartre).
[ii] Sur la question des objecteurs de conscience, les insoumis et les déserteurs
lors de la guerre d’Algérie, lire de Érica Fraters, Réfractaires à la guerre
d’Algérie, 1959-1963, Paris, Syllepse, 2005.
[iii] Le Monde du 1er mars 1992, citant La Cause du Peuple n°29.
[iv] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961, p. 16
(préface de Jean-Paul Sartre.
[v] Supplément à Alerte Atomique, n° 63-1978, p.62.
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