N° 142 Éloge de la désobéissance civile
La désobéissance civile, une radicalité constructive par Alain Refalo*
* Président du Centre de ressources sur la non-violence de
Midi-Pyrénées www.non-violence-mp.org
La désobéissance civile est un concept moderne, malgré le
fait de sa déjà longue histoire à travers les siècles depuis Antigone. Les
débats qui entourent de nos jours cette notion sont souvent vifs et passionnés.
Aussi cet article propose d’utiles repères historiques, prolongés d’éléments de
définition, pour clarifier cette politique d’action, aussi radicale que
profondément constructive.
1) L’apparition du terme « désobéissance civile »
L’expression désobéissance civile (civil disobedience en anglais) apparaît pour la première fois en 1866 dans un recueil des œuvres
complètes de l’écrivain américain Henry David Thoreau, publié quatre ans après sa
mort. Thoreau avait passé une nuit en prison en 1846 pour avoir refusé de payer
l’impôt afin de ne pas cautionner l’esclavage des Noirs et la guerre contre le
Mexique. Il avait expliqué son geste dans une conférence donnée en 1848 au
Lyceum de Concord sur Les droits et les devoirs de l’individu face au
gouvernement.
Thoreau explique qu’il ne suffit pas de condamner par la
parole les injustices, de voter une fois par an même dans le sens de la justice
ou de vouloir amender la loi injuste pour l’améliorer. Il affirme qu’il ne
faut pas être soi-même complice de l’injustice que l’on dénonce. En payant
l’impôt qui sert à financer la politique de l’esclavage et la guerre, le
citoyen américain participe directement à l’injustice. Thoreau montre que la
responsabilité du citoyen est engagée lorsqu’il obéit à la loi injuste. D’où sa
célèbre formule : « Si la machine gouvernementale veut faire de nous
l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis,
enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la
machine. Il faut que je veille, en tout cas, à ne pas me prêter au mal que je
condamne[1] ». Par ces mots, Thoreau
fonde le devoir de désobéissance de l’individu face à l’État lorsque celui-ci
institutionnalise l’injustice. Cet acte d’insoumission, selon Thoreau, est d’abord,
mais pas exclusivement, une démarche personnelle qui permet de rester en accord
avec sa conscience.
Le texte de sa conférence qui avait d’abord été publié dans
une revue marginale, est édité après la mort de Thoreau sous le titre Du
devoir de désobéissance civile (On the duty of civil disobedience).
La responsabilité du titre revient à l’éditeur qui aurait trouvé l’expression
« désobéissance civile » dans la correspondance de Thoreau. Ce texte
passe complètement inaperçu à l’époque et il faudra attendre plusieurs
décennies pour qu’il sorte de l’ombre grâce notamment à l’écrivain russe Léon
Tolstoï, à la fin du 19ème siècle, et à la lutte de Gandhi en Afrique du Sud, à
partir de 1906. Il connaîtra ensuite un destin tout à fait remarquable dans l’histoire
des luttes non-violentes[2].
2) Son expression historique
L’histoire « moderne » de la désobéissance civile
commence réellement le 11 septembre 1906. Que se passe-t-il ce jour là ?
Mohandas K. Gandhi, jeune avocat indien formé en Angleterre, défend les droits
de la minorité indienne en Afrique du Sud. Le gouvernement vient de promulguer
un projet d’ordonnance pour lutter contre l’immigration asiatique illégale, obligeant
tous les Indiens à se faire inscrire auprès des autorités et à laisser leurs
empreintes digitales sous peine d’amende, de prison ou de déportation. Le 11
septembre 1906, Gandhi organise un important meeting au théâtre impérial de
Johannesburg au cours duquel il fait prêter serment aux trois mille
participants de ne jamais se soumettre à cette « loi noire »,
qualifiée de « loi scélérate ». C’est le « serment du jeu de
paume » de la désobéissance civile ! Cet engagement d’insoumission
marque le début d’une campagne d’action qui ira en s’intensifiant, notamment
quand la loi sera promulguée. Précisons qu’en ce temps-là, Gandhi n’employait
pas encore le terme de « désobéissance civile ». Insatisfait par l’expression
« résistance passive » d’origine anglaise qu’il employait alors, mais
qu’il jugeait confuse il forgera un nouveau mot en langue sanskrite : le satyagraha (l’attachement à la vérité). Gandhi le présentait comme un mouvement qui
dit non à l’injustice, avec fermeté, publiquement, sans violence et en
acceptant les conséquences judiciaires de ses actes. Le satyagraha, c’est
l’une des toutes premières expressions politiques de la désobéissance civile
dans l’histoire des luttes pour les droits de l’homme.
Il y a donc un avant, et un après 11 septembre 1906,
car à partir de cette date, et notamment du combat pour l’indépendance que
Gandhi a mené pendant plusieurs décennies en Inde, nous entrons véritablement
dans l’histoire « moderne » de la désobéissance civile, en tant qu’action
collective, action non-violente et action de contrainte pour lutter contre une injustice caractérisée et promouvoir de nouveaux droits.
Gandhi va apporter ses lettres de noblesse à la désobéissance civile par l’organisation
d’actions massives de non-collaboration avec les lois et les institutions qui
servent l’injustice coloniale. La philosophie de cette démarche politique et
stratégique est de combattre l’injustice au cœur en faisant en sorte que la
machine de l’injustice ne puisse plus fonctionner par la mobilisation du plus
grand nombre dans la désobéissance civile non-violente.
3) Naissance du débat public
Le débat public sur la notion de « désobéissance
civile » a commencé aux États-Unis dans les années soixante avec le combat
de Martin Luther King contre la ségrégation raciale. Luther King avait d’ailleurs
été profondément influencé par le texte de Thoreau et le combat de Gandhi. Il
se considérait lui-même comme l’héritier d’une « tradition de contestation
créatrice ». Le leader de la lutte pour les droits civiques montre que la
désobéissance civile devient légitime à partir du moment où les citoyens sont
confrontés à la loi injuste. Celle-ci est une étape cruciale dans la stratégie
de l’action non-violente. Il s’agit de l’arme ultime qui intervient lorsque l’on
a épuisé tous les moyens légaux de lutte. Mais selon King, elle doit se faire
au grand jour, de manière publique et en acceptant la sanction judiciaire.
Cette lutte historique va réellement exposer l’expression
« désobéissance civile » sur la place publique. Toute la
problématique à la fois philosophique, politique et juridique de la
désobéissance civile dans une démocratie, en l’occurrence la démocratie
américaine, est désormais discutée et fait l’objet de nombreux écrits et
débats. La pensée philosophique et politique va particulièrement s’interroger
sur la légitimité du recours à la désobéissance civile dans une société
démocratique où d’autres moyens d’expression et de lutte sont possibles. A
partir des années soixante aux États-Unis, puis dans les années soixante-dix au
moment de la lutte contre la guerre du Vietnam, plusieurs auteurs comme Hannah
Arendt, John Rawls, Ronald Dworkin vont tenter de préciser les contours de
cette notion de désobéissance civile.
4) Les principes de la désobéissance civile
Multiples sont les définitions de la désobéissance civile.
Il nous semble possible de la cerner à travers sept principes essentiels qui
lui donnent la cohérence éthique et la force politique nécessaires pour être
légitime et efficace dans une société démocratique.
1. Une action collective. La désobéissance se
distingue de l’objection de conscience, démarche individuelle, morale, mais qui
n’a pas le pouvoir de contrainte. Paradoxalement, Thoreau, le précurseur de la
désobéissance civile ne se situait pas sur le terrain politique où l’action
collective doit s’exprimer pour tenter de faire changer les lois injustes. L’expression
désobéissance civile s’applique à ceux qui agissent de façon organisée,
concertée, pour « défier l’autorité établie », selon l’expression d’Hannah
Arendt, et s’opposer à une politique gouvernementale qui viole les droits
fondamentaux de l’homme. Cette action collective peut réunir des citoyens qui
ne partagent pas forcément les mêmes convictions, mais qui sont unis sur un
objectif précis et une méthode d’action.
2. Une action publique. A la différence de la
désobéissance criminelle, la désobéissance civile se fait au grand jour, à
visage découvert. Dans tous les cas, elle est assumée et revendiquée de façon à
ce qu’elle ait le plus grand retentissement possible. C’est une action « publicitaire »,
une action de communication publique. C’est précisément son caractère public
qui lui donne sa dimension politique. La publicité donnée à l’action permet de
mettre en valeur les principes éthiques qui motivent ceux qui enfreignent la
loi, non pas pour eux-mêmes, mais pour défendre une cause supérieure à leurs
propres intérêts.
3. Une action non-violente. La civilité de la
désobéissance s’exprime par des moyens non-violents. La violence est aussi une
forme de désobéissance, de transgression. C’est pourquoi l’État sera toujours
tenté de « criminaliser » la désobéissance civile, de la faire passer
pour une action délinquante et violente. Le meilleur des antidotes à cette
volonté qui dénigre et discrédite la désobéissance civile est de rester ferme,
à la fois sur les moyens non-violents utilisés et sur discours de la
non-violence. Il s’agit là d’un choix éthique autant que politique.
« La désobéissance est civile, écrit Jean-Marie Muller, en ce sens qu’elle
n’est pas criminelle, c’est-à-dire qu’elle respecte les principes, les règles
et les exigences de la civilité. La désobéissance civile est la manière
civilisée de désobéir. Elle est civile en ce sens qu’elle n’est pas violente[3] ».
4. Une action de contrainte. Ce n’est pas une action
de « témoignage », c’est-à-dire une action pour affirmer seulement
des convictions, sans se soucier de ses conséquences. C’est une action qui vise
à l’efficacité politique, c’est-à-dire à tarir la source du pouvoir de l’adversaire.
Il s’agit d’agir de façon à contraindre l’Etat à modifier la loi, à la changer
ou à l’abolir. La stratégie de la désobéissance civile doit se donner les
moyens d’exercer une force de contrainte non-violente qui oblige l’Etat à céder
aux revendications du mouvement.
5. Une action qui s’inscrit dans la durée. De
nombreuses luttes non-violentes qui ont mis en œuvre la désobéissance civile
ont tenu dans la durée. L’emblématique lutte du Larzac a duré dix ans. Le
pouvoir ne cède pas si facilement ! Mais c’est le choix de la non-violence
qui permet de tenir, de rester ferme et uni, et finalement d’exercer une plus
forte contrainte sur l’adversaire. Plus l’action est dure, plus le pouvoir est
enfermé dans un dilemme : laisser s’installer l’illégalité et perdre son
pouvoir, ou bien exercer une répression grandissante sur les désobéisseurs,
laquelle risque ensuite de se retourner contre lui.
6. Une action qui assume les risques de la sanction. Ceux
qui enfreignent la loi, parce qu’ils sont aussi des démocrates, acceptent d’affronter
les conséquences judiciaires de leurs actes. Les procès peuvent être utilisés
comme des tribunes pour la cause défendue. Mais ne pas se dérober à la justice
ne signifie pas forcément d’accepter la sanction finale... C’est le contexte
politique qui détermine généralement l’attitude la plus opportune pour la suite
de la lutte. Accepter la sanction comme Gandhi le fit lors de son premier
procès en Afrique du Sud en demandant à ses juges la peine la plus lourde peut
être une tactique pour marquer les esprits et sensibiliser l’opinion publique à
l’injustice. Mais la bataille judiciaire peut aussi mettre en valeur le
caractère citoyen de l’acte commis, sa visée anticipatrice d’une nouvelle
législation à venir ; dans ce cas, la sanction devient moins acceptable.
Mais dans tous les cas de figure, ceux qui enfreignent la loi ne se dérobent
pas de leurs responsabilités et les assument jusque devant la justice.
En 1930, au terme de la Marche du sel, Gandhi fut emprisonné pour son acte de désobéissance civile.
Plusieurs dizaines de milliers d’Indiens sont alors venus
aux portes des prisons demandant à y être incarcérés tant que Gandhi
continuerait à l’être. Le gouvernement anglais finit par céder. Gandhi fut
libéré puis une première ébauche de négociation eut lieu à Londres pour
débattre la question de l’Indépendance de l’Inde - voir
notamment :Jean-Marie Muller, Gandhi l’insurgé : l’épopée de la
marche du sel, Paris, Albin Michel, 1997.
7. Une action constructive. Pour Gandhi, ce principe
était central. La désobéissance civile est une action qui s’oppose, mais qui
aussi propose. Contre l’injustice de la loi, elle défend de nouveaux droits.
Elle n’est pas seulement une force de contestation et de résistance, elle est
aussi une force constructive au service d’un projet de société. Durant la lutte
du Larzac, l’action de refus partiel de l’impôt était combinée avec une action
de redistribution de l’argent soustrait à l’État pour valoriser les terres
agricoles. Ainsi, les citoyens exercent un vrai pouvoir lorsqu’ils affirment
leur capacité à construire des alternatives aux lois sociales injustes. Plus
que jamais, le « programme constructif » est l’alter ego de l’action
de non-collaboration. Il montre que l’alternative est possible et qu’elle
commence dès le temps de la lutte.
Selon ces sept principes, la désobéissance civile s’affirme
comme un outil de lutte démocratique qui permet de concilier l’exigence éthique
avec la radicalité de l’action. Elle est un puissant moteur de construction du
droit par les citoyens. La transgression de la loi injuste n’est pas un déni du
droit, mais l’affirmation citoyenne d’un grand respect pour le droit. La
désobéissance civile, paradoxalement, apparaît donc comme un temps privilégié de
renforcement de la démocratie. La vitalité démocratique d’une société pourrait
même se mesurer à la capacité des citoyens à enfreindre la loi dans certaines
circonstances, c’est-à-dire à prendre des risques personnels et collectifs pour
défendre des causes essentielles. Les lois ne sont jamais figées, elles sont en
constante évolution, comme le constate François Roux, l’avocat des Faucheurs
volontaires et des Déboulonneurs de pub, lorsqu’il écrit : « Tout le
droit s’est construit parce que des gens ont résisté, ont désobéi à un droit
qui était devenu injuste. La société se donne des règles et il inadmissible
d’imaginer que ces règles soient intangibles. Le monde est en mouvement[4] ». La désobéissance civile,
en tant que « radicalité constructive » bien comprise, ne s’oppose
pas à la démocratie, mais vise à la renforcer en structurant efficacement les
nécessaires contre-pouvoirs citoyens.
Cependant, la désobéissance civile n’est pas une fin en soi.
On n’est pas « désobéisseurs » par nature, par vocation ou par
habitude... On l’est par nécessité ou par choix politique dans une situation
donnée. Il importe de tenir que la désobéissance civile, en démocratie, doit
garder son caractère exceptionnel, tant du point de vue des raisons qui la
légitiment que du temps politique durant lequel elle est mise en œuvre. La
multiplication désordonnée d’actes ou de campagnes de désobéissance civile (ou
apparenté), plus ou moins organisés, pourrait, comme toute bonne chose dont on
abuse, se retourner contre elle et ceux qui l’utilisent. Le débat doit être
permanent durant la lutte au sein des organisations sur ce point. Dans une
société démocratique, la désobéissance civile doit rester l’acte ultime, l’arme
« lourde » de la stratégie de l’action non-violente, mise en œuvre
une fois que tous les moyens légaux ont été tentés. C’est pourquoi le débat, la
confrontation des opinions, des projets, doit demeurer l’exigence majeure dans
une démocratie. Cela dépend certes du pouvoir et de sa capacité à écouter, à
entendre et à décider en concertation avec les acteurs de terrain. Mais il
incombe à ces derniers de maintenir, intacte et permanente, une volonté de
dialogue constructif, combinée à une forte détermination pouvant aller jusqu’à
la désobéissance civile lorsque les canaux de la démocratie demeurent
obstinément obstrués. À ce moment-là, la légitimité de la désobéissance
civile s’impose, en conscience et en acte.
Désobéissance civile ou civique ? Alain REFALO *
Existe-t--il, oui on non, une ou plusieurs différences
sémantiques entre « désobéissance civile » et « désobéissance
civique » ? Le débat a tendance à susciter de plus en plus d’échos.
Il n’est pas qu’académique tant il est vrai qu’il est relatif à la logique même
de la non-violence.
Depuis la publication de l’ouvrage de José Bové et Gilles
Luneau Pour la désobéissance civique (La Découverte, 2004), le débat sur la traduction de l’expression anglaise civil disobedience et sur la meilleure façon de
dénommer la désobéissance non-violente aux lois injustes a été relancé. Ainsi,
plusieurs articles récents parus dans Le Monde Diplomatique et dans Politis notamment, ont préféré utiliser l’expression « désobéissance
civique » à celle de « désobéissance civile ».
Toutes les traductions françaises de l’expression civil
disobedience ont jusqu’à maintenant privilégié le terme de
« désobéissance civile ». Dans les écrits de Thoreau, Gandhi et Martin
Luther King, tout comme dans les ouvrages d’Hannah Arendt et de John Rawls, le
lecteur français ne trouvera pas l’expression « désobéissance
civique ». La définition donnée par Gandhi qui insistait sur la civilité
(la non-violence) de la désobéissance s’imposait et permettait de la
différencier de la désobéissance « criminelle ». Durant la lutte du
Larzac, les campagnes de refus-redistribution de l’impôt et de renvois de
papiers militaires étaient bien qualifiées de « désobéissance
civile ».
Toute considération sémantique appelle une question :
peut-on totalement occulter l’histoire d’un concept et son usage courant pour
dénommer un combat non-violent contre les injustices qui a recours à des
actions illégales, mais légitimes ? C’est ainsi que la « désobéissance
civile », dans notre langue, a toujours été considérée comme une démarche
collective et politique, à la différence de « l’objection de
conscience » qui est assurément une démarche individuelle de refus qui n’a
pas vocation à créer un rapport de force, mais à permettre à l’individu de
poser un acte par lequel il reste en accord avec sa conscience. Hannah Arendt
et John Rawls ont écrit des pages lumineuses et définitives pour définir et
distinguer ces deux concepts.
L’origine de l’expression « désobéissance civile »
apporte une difficulté supplémentaire à cette réflexion. En effet, Henry David
Thoreau est généralement considéré comme le « père » de la
désobéissance civile. Or, il se situait personnellement dans une démarche de
refus individuel pour ne
pas être complice du mal qu’il condamnait. Il a refusé de
payer ses impôts pour ne pas cautionner l’esclavage et la guerre, mais il ne
participait à aucun mouvement collectif organisé. La démarche de Thoreau se
situe davantage dans le registre de l’objection de conscience. Ceux qui aujourd’hui
défendent l’expression « désobéissance civique » y trouvent argument
pour affirmer que la « désobéissance civile » est une démarche
individuelle… Cependant, dans son célèbre texte édité après sa mort sous le
titre Du devoir de désobéissance civile, (le titre de la conférence de Thoreau
était en réalité « les droits et les devoirs de l’individu vis-à-vis du
gouvernement »), il propose des ouvertures vers une action collective
susceptible de faire pression sur l’État. « Une minorité ne peut rien tant
qu’elle se conforme à la majorité, affirme Henry David Thoreau ; ce n’est
même pas alors une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle fait
obstruction de tout son poids. S’il n’est d’autre alternative que
celle-ci : garder tous les justes en prison ou bien abandonner la guerre
et l’esclavage, l’Etat n’hésitera pas à choisir. Si un millier d’homme devaient
s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative
aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à
permettre ainsi à l’Etat de commettre des violences et de verser le sang
innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où
pareille chose est possible.[5] ».
Thoreau a de toute évidence l’intuition de la force organisée par le nombre.
Il apparaît cependant que l’expression « désobéissance
civique » est de plus en plus utilisée aujourd’hui par certains acteurs
qui veulent s’affranchir de l’exigence de non-violence. Ce n’était pas l’intention
de José Bové et Gilles Luneau. Mais leur volonté de raccrocher la notion de
« désobéissance civique », et donc « citoyenne », au droit
de « résistance à l’oppression » permet toutes les ambiguïtés
conceptuelles et toutes les diversités tactiques quant au choix des moyens de
lutte. Les auteurs ont oublié, selon nous, trois points essentiels : La
résistance à l’oppression est un droit reconnu par la Constitution, ce que n’est pas encore la désobéissance civique. De plus, c’est un droit qui
peut légitimer le recours à la violence face à l’oppression subie. Enfin, la
désobéissance civique ne peut être systématiquement considérée comme « une
forme de résistance à l’oppression » lorsque l’action se situe dans le
cadre d’un État démocratique.
Dans l’ouvrage Pour la désobéissance civique, les auteurs
affirment que « le civisme inclut la civilité et non pas l’inverse ».
Selon eux, dans notre culture politique, le civisme est identifié au
« respect de l’individu ». Mais une désobéissance
« civique », au nom de la cause citoyenne, peut très bien finir par
légitimer le recours à la violence ! La magistrate Évelyne Sire-Marin, par
ailleurs membre de la Fondation Copernic et du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, explique dans Politis (7 septembre 2006, n° 916) qu’elle préfère
l’expression « désobéissance citoyenne » (plutôt que
« désobéissance civique ») ou « résistance citoyenne » qui
lui « semble plus proche de l’histoire récente de la contestation en
France ». Et elle en vient à affirmer, sans se contredire, que « dans
des circonstances exceptionnelles, la désobéissance citoyenne peut conduire à
des actions non pacifistes ». Toute l’ambiguïté de l’expression
« désobéissance civique » est là.
L’avantage d’utiliser l’expression « désobéissance
civile » aujourd’hui, outre qu’elle se situe dans la continuité historique
des luttes non-violentes, est justement de mettre l’accent sur le caractère
civil et non-violent de l’action collective qui est forcément une action
citoyenne… Une lutte collective qui aurait recours à des moyens
« non-violents », voire à des actions illégales, mais qui
défendraient des objectifs incompatibles avec la justice et les lois de l’humanité,
ne pourrait être qualifiée de « désobéissance civile », ni de
« désobéissance civique » d’ailleurs. L’expression
« désobéissance civique non-violente » pourrait être un compromis,
mais très rapidement, par facilité, on en reviendrait à l’expression
« désobéissance civique » avec toutes les inévitables confusions que
génère cette expression.
Le nouveau Dictionnaire Larousse 2007 a peut-être tranché ce débat sur la dénomination qu’il convient de privilégier. Il vient en
effet d’intégrer l’expression « désobéissance civile » à l’article
« désobéissance ». Il ne s’agit donc plus seulement de la réunion opportune
d’un nom et d’un adjectif (comme « désobéissance civique »), mais d’un
concept à part entière, tout comme celui de « non-violence » (qui
n’est pas seulement le refus de la violence…). La définition du Larousse[6], il est vrai, n’est pas
totalement satisfaisante... Nous en resterons donc à celle édifiée à partir de
l’usage courant tant dans les textes de la philosophie politique que dans les
luttes collectives non-violentes et dont la mémoire collective se souvient.
Encadré En quel sens la désobéissance est-elle civile ?
« La racine étymologique du mot civil est le terme
latin civilis qui lui-même provient de civis, citoyen. Le premier sens de la
désobéissance civile est donc qu’elle est une désobéissance citoyenne. Mais le
terme civilis signifie plus que cela. (…)
Civilis s’oppose à criminalis. Ainsi la désobéissance est civile
en ce sens qu’elle n’est pas criminelle, c’est-à-dire qu’elle respecte les
principes, les règles et les exigences de la civilité. La désobéissance civile
est la manière civilisée de désobéir. Elle est civile en ce sens qu’elle n’est pas
violente. (…) La violence est une désobéissance criminelle dès lors qu’elle
enfreint les règles de la civilité. (…)
Certains, voulant souligner le caractère citoyen de la
désobéissance à une loi injuste, préfèrent l’expression « désobéissance
civique ». Cependant, cette expression a l’inconvénient de faire passer au
second plan le caractère « civil », c’est-à-dire non-violent que doit
garder l’action de désobéissance pour rester…civique. C’est pourquoi, l’expression
« désobéissance civile » semble préférable. Elle dit plus et elle dit
mieux en mettant en valeur que ce qui donne tout son sens à la citoyenneté,
c’est la civilité. La citoyenneté est un statut, la civilité une vertu. Elle
est précisément la vertu du citoyen. (…) »
Jean-Marie MULLER
Extrait du Dictionnaire de la non-violence de Jean-Marie
Muller, Gordes, Relié Poche, 2005, pp.104-105.
[1] Thoreau, La désobéissance civile, Castelnau-le-lez, Ed. Climats, 1992,
p. 61-62.
[2] Voir notre brochure Henri David Thoreau, précurseur de la désobéissance
civile, coll. Culture de non-violence, 2006. Mettre le prix et où la
commander
[3] Jean-Marie Muller, Dictionnaire de la non-violence,
Gordes, Éd. du Relié Poche, 2005, p. 104.
[4] Midi Libre, 8 juillet 2003.
[5] Henry David Thoreau, La désobéissance civile, Castelnau Le Lez, Ed.
Climats, 1992, p. 66-67.
[6] La définition du Petit
Larousse illustré : La désobéissance civile est une action militante, généralement pacifique,
consistant à ne pas se soumettre à une loi pour des motifs politiques ou
idéologiques. (p. 356)
|