N° 143 Adolescence au risque de la violence
GARCONS-FILLES POUR DES RELATIONS PLUS ÉGALITAIRES par Christine LAOUÉNAN *
* Journaliste
Même si les adolescents sont mieux dans leur peau que les générations précédentes, et qu’ils parviennent généralement à construire des relations égalitaires entre garçons et filles, on constate actuellement un durcissement des liens, voire un regain de violences sexistes.
« Je suis sortie avec un garçon pendant deux mois, mais on n’a pas eu de rapports sexuels. Après, il est allé dire le contraire à ses copains… depuis, quand je me promène, ils sont quatre, cinq à m’insulter. Récemment, je suis passée devant eux avec un copain ; ils m’ont traitée de « traînée ». Un jour, je leur ai dit que ce n’était pas des choses à dire, qu’ils ne pouvaient pas savoir qui j’étais. Un des jeunes m’a répondu qu’il allait bientôt « m’essayer ». (témoignage anonyme) (1)
« Les adolescents d’aujourd’hui vont globalement bien. Ils ont une aisance, une assurance, une ouverture d’esprit qu’on n’avait pas à notre génération. Ils peuvent parler plus facilement de sujets moins tabous et qui les préoccupent comme les changements de leur corps et leur sexualité », raconte le Pr Philippe Jeammet, professeur en psychiatrie. (2) Certains psychiatres estiment que cette aisance du plus grand nombre accentue, en revanche, le contraste avec une minorité en souffrances dont les comportements sont excessifs, voire violents.
On constate actuellement une dégradation des relations entre les garçons et les filles et une banalisation des violences sexistes dans certains établissements scolaires. Les adolescentes subissent des vexations permanentes de la part des garçons : « pelotées » avec force rigolades, traitées de « salope », d’« allumeuse », elles se dérobent aux assauts masculins en rougissant. Comme si la faute et la honte pesaient sur elles, ces adolescentes se taisent par peur des représailles.
Comme le souligne Michel Fize (3), sociologue, « L’affirmation de l’identité d’un sexe se fait par refus de l’assimilation à l’autre sexe, voire par stigmatisation du sexe opposé. Les garçons entendent affirmer leur identité de genre par tous les moyens. Malheur à ceux qui voudraient s’en écarter ! ».
* Journaliste, auteure notamment de : Jamais jaloux, vous ?, Paris, La Martinière, coll. « Oxygène », 2006 ; J’ose pas dire « non », Paris, La Martinière jeunesse, 2003; Les violences du quotidien - idées fausses et vraies questions, avec Maryse Vaillant, psychologue, Paris, La Martinière jeunesse, 2002 ; Quand les violences vous touchent, avec Maryse Vaillant, Paris, La Martinière jeunesse, 2002; Non au racket ! Paris, La Martinière jeunesse, 2002.
En effet, « les garçons se situent au niveau de l’ « agir » et mettent en jeu leur corps, précise Didier Lauru, psychiatre (4). « Tandis que les filles privilégient le sentiment amoureux, les garçons ont du mal à se confronter à leurs sentiments, à leurs éprouvés ». Ils sont, au contraire, dans une recherche d’affirmation corporelle de soi qui passe par le défi. Un jeune en voie de construction se doit d’être performant, en particulier sur le plan sexuel. D’où la difficulté pour certains de différer.
Comme l’indique la philosophe Michela Marzano (5), « les adolescents d’aujourd’hui au lieu de découvrir l’autre par l’intimité du corps et la fragilité des émotions, se laissent guider par ce que les autres font, et comment ils le font ; il leur faut être à la hauteur de la performance (au moins vantée), une performance qui réduit l’amour au sexe, et le sexe à la sensation. C’est ainsi que s’installe une nouvelle normativité qui oblige presque à des actes sexuels sans désir… mais avec violence (pour éprouver des sensations). De ce fait, l’objet du désir est, dans ce mauvais scénario, transformé en chose ».
À l’âge où l’identité est à construire, les jeunes filles éprouvent beaucoup de difficultés à résister aux pressions des garçons parce qu’elles ont trop peur d’être mal considérées ou rejetées. C’est l’âge où l’on a tellement besoin du regard des jeunes de son âge pour se sentir exister !! Certaines adolescentes souhaitent avant tout « faire plaisir » à leur petit copain. Elles ont tendance à se laisser faire physiquement parce qu’elle se sentent forcées ou obligées moralement : elles n’osent pas dire « non ».
Des garçons affichent leur virilité
Actuellement, certains adolescents ont besoin, pour se forger une image positive d’eux-mêmes, de se faire respecter, de montrer qu’ils n’ont pas froid aux yeux C’est la virilité ou le virilisme, que Winnicott définissait comme le « faux soi » masculin. À connotation sexuelle, la virilité confère aux mâles la puissance, la force, l’agressivité et la domination par la violence, notamment sur la femme qui lui doit soumission et respect. Faire obéir et ne pas se soumettre sont deux impératifs qui façonnent l’identité virile ; c’est une réactualisation du machisme.
« La virilité masculine semble d’autant plus affirmée que l’on se situe au bas de l’échelle sociale et d’autant plus exacerbée que l’on se trouve en situation d’échec scolaire », estime Michel Fize.(6) Cette identité toute faite serait tout ce qui reste à ces jeunes pour se trouver une place, fût-ce-t-elle négative. Joëlle Bordet, psychosociologue, constate dans les cités « un retrait progressif des filles de l’espace public, corollaire de l’établissement d’une domination territoriale par les garçons ». (7)
Ces jeunes mâles éprouvent donc d’autant plus le besoin d’exhiber leur performance qu’ils se sentent fragiles ; d’où la peur, pour la majorité d’entre eux, de ne pas y arriver. Ces tenants de la virilité ne prennent donc pas en compte le plaisir de leur partenaire ni le leur. C’est une façon pour eux de se protéger du risque d’échec dans la relation.
Les filles ont beaucoup de difficultés à résister à ces mâles qui ont besoin d’asseoir leur pouvoir, par la force physique et par les mots. Tous les moyens sont bons pour imposer un contrôle sur l’autre et limiter ses relations sociales : jalousie excessive, possessivité, chantage affectif, remarques sur l’apparence physique, dévalorisations. Se sentant humiliées, rabaissées, ces adolescentes sont totalement désarmées. Elles sont d’autant plus captives de l’emprise de leur partenaire qu’elles ont besoin du regard de l’autre pour se sentir exister.
Moyen de contrôle très répandu, la jalousie est trop souvent considérée par les filles et les garçons comme une preuve d’amour. Elle est fréquemment citée par les jeunes pour justifier un comportement violent.
ENCADRÉ
Vous, jaloux ?
« En amour comme en amitié, être possessif, c’est établir un rapport de force pour vous affirmer au détriment de l’autre, celui que vous prétendez aimer. La possessivité est très liée à un sentiment d’insécurité. Si vous étiez sûr de vous et de l’affection que l’autre vous porte, vous n’auriez pas besoin de contrôler ses faits et gestes ; vous ne vous sentiriez aucun droit vis-à-vis de lui. Aimer vraiment quelqu’un, c’est, au contraire, le laisser libre, lui accorder le droit d’être différent de vous. C’est normal d’être jaloux quand on aime. L’important réside dans le dosage. Comme une épice dans un plat, la jalousie peut être présente dans l’amitié ou dans l’amour, de façon discrète, sans se faire sentir. Si la jalousie devient trop importante, elle rend l’affection invivable. Chacun des partenaires souffre. »
Extrait du livre de Christine Laouénan, Jamais jaloux, vous ?, Paris, Éd. La Martinière, coll. « Oxygène », 2006, p. 77. Ce livre, destiné aux adolescents, peut également intéresser les adultes (NDR).
Le harcèlement après rupture constitue une arme très prisée par les garçons : coups de fils incessants, traque… Tous les moyens sont bons pour garder un droit sur leur ex-compagne. Beaucoup d’adolescentes qui ne se sentaient pas prêtes pour des relations intimes, sont également poursuivies par leur « petit ami » qui se venge d’avoir été « éconduit ». Il l’attend à la sortie du lycée avec ses copains ou fait circuler la rumeur qu’elle est une « fille facile ».
S’inspirant d’un programme de prévention québecois, la délégation régionale aux droits des femmes d’Ile-de-France a édité, il y a quelques années, un document pédagogique pour aider les jeunes à bâtir des relations plus égalitaires (8).
Virilité n’est pas courage
Dans les bandes qui sont par définition fermées aux filles, les garçons font l’apprentissage des valeurs de virilité. Il faut prouver qu’on est un homme, un vrai pour être reconnu dans la communauté masculine. À l’inverse, perdre l’estime des pairs est le pire des dangers. Malheur aux ados qui n’affichent pas leur virilité !! ils risquent de subir brimades et vexations de la part des jeunes « mâles ».
Pour injurier un garçon, rien de tel qu’un mot au féminin. Celui qui se laisse dominer par les garçons, qui se plaît en compagnie des filles ou qui leur ressemble, est considéré comme une « gonzesse ». Assimilé aux « faibles », il est traité de « pédé ». L’homophobie, comme les réactions sexistes qu’exercent ces garçons, leur permet de se réassurer sur leur virilité.
Certains ados confondent donc virilité et courage. Christophe Dejours (9), psychiatre, estime qu’un être viril a besoin du regard de l’autre pour se sentir exister, alors que le courage est une valeur intrinsèque à l’individu qui révèle son autonomie morale.
« Crapuleuses » pour résister à la domination masculine
On assiste depuis quelques années à un phénomène nouveau, la montée de la violence chez les filles : soit qu’elles se fassent les complices de garçons pour la recherche de victimes, par exemple pour des viols collectifs, soit qu’elles forment entre elles de véritables bandes qui s’en prennent à plus faibles qu’elles (brimades, rackets)
« Pantalons et pulls informes, blousons et baskets, elles affichent un style « à la crapule » fondé sur le code vestimentaire masculin. Leur code de langage est également emprunté au camp des ‘plus forts’. Un code vulgaire, généralement accepté chez les garçons mais socialement considéré comme choquant chez les filles », souligne Claudine Legardinier (10), journaliste.
Ces « crapuleuses » utilisent les mêmes armes que les mâles virils pour défendre leurs territoires. Elles intimident et humilient les plus faibles avant que d’autres ne leur imposent leur loi. Dans cet univers où les filles sont contraintes de surveiller leurs trajets, leur façon de s’habiller, de parler, de marcher en raison de leur « réputation », elles pensent ainsi éviter d’être traitées de filles faciles, de « salopes », ou de « putes ». C’est également un moyen pour elles d’être respectées et d’avoir du pouvoir.
Même s’il est réel, ce phénomène de violence féminine doit toutefois être remis à sa juste place. La violence reste un comportement sexué qui touche beaucoup plus les garçons. Entre 1999 et 2003, selon l’épidémiologiste Marie Choquet (Inserm) les comportements les plus délictueux sont même devenus plus « typiquement masculins ».
Une culture de la violence
Les jeunes sont des éponges qui intériorisent les modèles qu'on leur présente. « Or, on constate depuis plusieurs années une accentuation - par la télévision, les affiches publicitaires, la bande dessinée ou encore les mangas japonais - de l'image négative de la femme, présentée comme un corps-objet appartenant à l'homme », souligne Françoise Héritier, anthropologue (11).
Dans notre société, les conceptions et mythes sur la virilité et la puissance ont été renforcés par la commercialisation de la sexualité telle qu’elle apparaît notamment dans les films pornographiques. Toutes les scènes de nudité et d’accouplement sexuels ne participent pas à une libération sexuelle mais à l’enfermement de la sexualité dans des rapports de sujétion. Certains ados finissent par croire que, comme dans les films porno, quand une fille dit « non », elle pense « oui ». Dans ces spectacles à caractère pornographique, ce qui se déploie également, c’est la jouissance de faire souffrir l’autre.
Les jeunes garçons intériorisent les images publicitaires « dans lesquelles les femmes ne sont que des corps destinés à la satisfaction sexuelle et visuelle des hommes ». Comme le souligne François Brune (12), « le postulat et la finalité de la philosophie publicitaire : consommer = faire l’amour, les femmes sont faites pour ça ».
Accompagner les adolescents
Les intervenants qui travaillent auprès des adolescents notent leur immense besoin de parler, de dialoguer avec des adultes sur la vie affective. Aussi, faut-il privilégier la parole autour des relations garçons-filles.
Il est primordial de discuter avec les adolescents de la violence dans les fréquentations amoureuses. « Les garçons doivent comprendre qu’ils peuvent être des hommes sans avoir à s’affirmer par la violence ou sans s’affirmer dans une ‘performance mécanique à laquelle on réduit la performance masculine’, souligne Philippe Liotard, sociologue (13). Il faut également aider les filles à considérer les abus de pouvoir masculins comme inacceptables ; leur dire que le non-respect des désirs de l’autre est une négation de leurs droits. L’amour n’est pas la loi du plus fort.
1) « La parole aux ados », document édité par l’Association pour la vie, B.P. : 90026, 59392 Wattrelos Cedex.
2) La Croix, 14 février 2007.
3) Les pièges de la mixité scolaire, Paris, Presses de la Renaissance, 2003.
4) Dossier documentaire « Filles et garçons, entre égalité et différence », Mission santé famille,10ème journée annuelle d’étude et de réflexion, 22 novembre 2004, CNIDFF.
6) ibid (3)
7) Cf. « Les relations entre les filles et les garçons habitant les « cités ». des destins singuliers à connaître et à soutenir », dans VEI enjeux, 128.
8) « Prévention de la violence sexiste dans les relations garçons-filles. Adaptation du programme québécois VIRAJ. », Délégation régionale aux droits des femmes, Ile-de-France. Dans La banalisation de l’injustice sociale.
9) Christophe Dejours, Paris, Le Seuil, 1998.
10) « Filles et garçons – construire l’égalité », de Claudine Legardinier, Mouvement du Nid, délégation des Hauts-de-Seine, 2006.
11) interview sur le site du Défenseur des enfants, 2003.
12) François Brune, Le bonheur conforme, Paris, Gallimard, 1996.
13) « Filles-garçons », dans les Actes du colloque Les violences sexistes à l’école, comment éduquer au respect mutuel ?, IUFM de Montpellier.
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