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La sanction pénale qui prive le délinquant de sa liberté en le détenant en prison a pour fonction de protéger la société. Elle a pour finalité la prévention de nouveaux délits, d'une part, en empêchant la récidive du délinquant et, d'autre part, en dissuadant les délinquants potentiels de passer à l'acte.

La société a en effet le droit et le devoir de se défendre contre les individus qui troublent l'ordre public et d'exercer à leur encontre une contrainte légale qui les mette " hors d'état de nuire ". Il n'est pas possible d'organiser une société de droit sans définir des délits et sans établir des sanctions. Mais en même temps que la sanction pénale doit permettre à la société de se défendre, elle doit permettre au délinquant de se réinsérer dans la société. Si le délinquant perd certains de ses droits dans la société, celle-ci ne perd aucun de ses devoirs à son égard. Il ne s'agit pas de débattre pour savoir si le délinquant mérite d'être traité avec humanité ; la société se doit à elle-même de le traiter avec humanité. A l'inhumanité du délit doit répondre l'humanité de la sanction.

Dans une société où la loi pénale s'inspire de la loi religieuse, où les tribunaux des hommes prétendent rendre le jugement même de Dieu, la sanction veut être un châtiment infligé au coupable en expiation de sa faute. Mais il doit en être tout autrement dans une société démocratique et, par conséquent, laïque où la loi n'a d'autre fonction que d'instaurer la paix civile et d'assurer l'ordre public. Dès lors, la fonction de la justice n'est pas de punir une faute en fonction de critères moraux, elle est de juger un délit en fonction de critères sociaux. La sanction pénale ne doit donc comporter aucun châtiment à l'encontre du délinquant. Or, précisément, la prison, telle qu'elle existe encore dans nos sociétés, reste un châtiment (la prison n'est-elle pas encore considérée comme un " pénitencier ", c'est-à-dire, en rigueur de terme, un lieu où l'on fait pénitence ?).

Même lorsque la peine de mort est supprimée, l'opinion publique lui reste favorable. Elle continue à réagir vis-à-vis des " criminels " selon la logique qui justifie le châtiment suprême et réclame l'application de la loi du talion : à tout le moins, oeil pour oeil et dent pour dent. Elle crie vengeance et s'indigne dès qu'elle estime que les délinquants bénéficient d'un traitement de clémence, c'est-à-dire d'humanité. Cette réaction passionnelle est animée par un véritable désir de violence qui fait échec aux proclamations humanistes de la civilisation.

Le but de la sanction, notamment de la détention lorsque celle-ci s'avère nécessaire, doit être la réinsertion du délinquant dans la société, c'est-à-dire sa re-socialisation. Or, tout concourt à faire de la prison un lieu d'exclusion sociale, c'est-à-dire de dé-socialisation. Les conditions de détention en prison ont de multiples effets pervers sur la personnalité du délinquant. En lui interdisant toute communication avec autrui et en le privant de toute responsabilité, on lui impose des comportements de régression qui tendent à déstructurer et à désintégrer sa personne. La prison est une structure inhumaine qui déshumanise le détenu. Lorsqu'il sera remis en liberté, il aura le plus grand mal à retrouver sa place dans la société. C'est un fait dûment prouvé par toutes les enquêtes et vérifié par toutes les statistiques : la prison est une école de récidive. Il est donc démontré que la sanction carcérale n'a pas l'effet dissuasif recherché. Au demeurant, il est assez naturel que la prison impressionne surtout ceux qui ne sont nullement tentés par la délinquance. Dès lors, s'il est incontestable que l'incarcération des " petits délinquants " ne fait qu'augmenter les probabilités de récidive, pourquoi donc les tribunaux continuent-ils à les envoyer en prison ? Tout se passe comme si les juges eux-mêmes étaient prisonniers de l'idéologie carcérale et qu'ils redoutaient les accusations de laxisme que l'opinion publique est prête à brandir à leur encontre.

Devant l'échec manifeste de la répression carcérale de la délinquance, la société est mise au défi de mettre en oeuvre son traitement social. La détention ne doit être que le dernier recours lorsqu'il est nécessaire de neutraliser les " grands délinquants "dont la dangerosité publique est avérée. Pour de nombreux délinquants, il est certainement possible d'éviter l'engrenage du système pénal par ce que les Anglo-Saxons appellent la " diversion judiciaire ". Il s'agit non seulement d'éviter la prison mais également le tribunal par la suspension de l'action pénale. Il revient alors à des " médiateurs " de tenter de concilier les auteurs du délit avec ceux qui en ont été les victimes. Ainsi, par exemple, pour les infractions contre les biens (les vols ou les détériorations), l'objectif à atteindre est leur restitution ou leur réparation et un dédommagement pour les préjudices subis. Si la médiation échoue, l'action pénale devient alors nécessaire mais, dans le plus grand nombre de cas, des peines non privatives de liberté comme l'obligation de réaliser des travaux d'intérêt public - permettent encore d'éviter l'incarcération.

Pour ceux dont la détention s'avère nécessaire, le but recherché doit rester la réhabilitation sociale. Il convient certainement de renoncer aux grandes prisons de plusieurs centaines de détenus. Le seul critère retenu pour organiser de telles centrales est l'efficacité de la surveillance et le seul but recherché et d'éviter l'évasion. Dans ces conditions, toute la vie du détenu est soumise à la logique de la répression et rien ne prépare sa réinsertion. Il faudrait s'orienter vers la réalisation de petites unités qui permettraient d'accompagner les mesures de sûreté par des mesures de sociothérapie. Mais un tel programme implique que les citoyens ne démissionnent pas de leur responsabilité en demandant à l'Etat de faire disparaître les délinquants derrière des murs les plus hauts possibles, mais qu'ils acceptent de prendre en charge leur réinsertion.