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L'expérience montre que les mouvements qui furent capables de mobiliser soit un peuple, soit une minorité ont toujours été animés par une personne qui symbolisait aux yeux de tous, ou du moins du plus grand nombre, l'espérance de ce peuple ou de cette minorité. On peut le regretter au nom d'un idéal égalitaire selon lequel c'est au peuple lui-même (c'est-à-dire à chaque femme et à chaque homme du peuple, et non à une personne au-dessus du peuple) à prendre en charge son destin et à décider de son propre avenir. Mais s'attarder à ce rêve, ce serait supposer les problèmes résolus et non pas tenter de les résoudre.

Car il reste vrai que la confiance d'une collectivité dans une personne à qui elle reconnaît les qualités d'intégrité et de courage peut lui permettre d'agir avec une cohésion et une détermination dont elle aurait été incapable autrement. Mais il est également vrai qu'il serait tout à fait dommageable que l'unité et la force du mouvement ne reposent que sur le prestige exceptionnel d'un leader " charismatique ". Le danger serait alors réel que s'institue plus ou moins consciemment un " culte de la personnalité ".

Lorsque le leader joue un rôle démesuré, il risque de confisquer le pouvoir de décision au sein du mouvement. Cela est gravement préjudiciable à la démocratie qui devrait prévaloir en son sein. De plus, si le leader vient à disparaître, le mouvement tout entier risque de connaître le désarroi de l'orphelin au lendemain de la mort de son père et de n'être plus capable de poursuivre sa tâche. Le danger est grand qu'il se désorganise peu à peu.

Un mouvement non-violent se trouve confronté à deux exigences contradictoires qui doivent se corriger l'une l'autre dans un mouvement dialectique: d'une part, il est souhaitable qu'un leader donne au mouvement l'impulsion dont il a besoin et, d'autre part, il est également souhaitable que le rôle du leader soit limité. Le leader non-violent doit s'efforcer de n'être que le primus inter pares : le premier parmi ses égaux.

Pour atteindre cet équilibre, il importe que la part émotionnelle du lien qui unit le mouvement à son leader soit la plus réduite possible et sa part rationnelle la plus large possible. Mais surtout il faut que le mouvement se dote d'un mode de fonctionnement le plus démocratique possible, en sorte que tous ses membres participent effectivement aux prises de décision. Certes, les conditions de la lutte ne permettent pas toujours d'emprunter les détours et de respecter les délais que la démocratie exige. L'action peut imposer ses propres urgences. Mais c'est une raison supplémentaire pour que le mouvement dispose des moyens organisationnels lui permettant de faire face pour le mieux à de telles situations. Car, en définitive, c'est la qualité démocratique de l'organisation d'un mouvement qui est la meilleure garantie contre l'omnipotence du leader.