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Le satyagraha (1919)

La non-violence est un état parfait (1920)

La loi de l'espèce humaine (1920)

Textes de M.K. Gandhi (1869-1948)

Le satyagraha

Young India, 5 novembre 1919, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 5-7

Voici trente ans que je prèche le Satyagraha et que je le pratique. Les principes du Satyagraha, tel qu'il est aujourd'hui, constituent une évolution progressive.

Le Satyagraha diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme des faibles, cette dernière pour atteindre son but n'exclut pas la force ou la violence physique, alors que le premier conçu pour être l'arme du plus fort rejette l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.

Le mot Satyagraha fut créé par moi, alors que je me trouvais dans l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.

Etymologiquement, le mot signifie : se retenir à la Vérité - d'où, Force de la Vérité. Je l'ai appelée également Force d'Ame ou Force d'Amour. En pratiquant le Satyagraha, je m'aperçus rapidement que la recherche de la Vérité n'admettait point qu'on eût recours à la violence contre son adversaire et qu'il fallait arriver à le tirer de l'erreur par la patience et la sympathie : car ce qui paraît Vérité à l'un peut sembler erreur à l'autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu'on défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.

Dans le domaine de la politique, lutter dans l'intérêt du peuple consiste surtout à combattre l'erreur manifestée sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu'il se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne voulez pas vous soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la force brutale à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit que le Satyagraha apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile ; elle est civile, en ce sens qu'elle n'est pas criminelle.

Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment ; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l'Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu'il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu'obéir semblerait un désonheur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis, afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs, il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de déchéance morale.

Selon moi, la beauté et la puissance du Satyagraha sont si grandes et la doctrine en est si simple qu'on peut la prècher même aux enfants. Je l'ai prèchée à des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, appelés communément Indiens "liés par contrats" et j'ai obtenu d'excellents résultats.

La non-violence est un état parfait

Young India, 9 mars 1920, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 32-34

Lorsqu'un homme prétend être non-violent, il ne doit point s'irriter contre qui l'a outragé. Il ne lui souhaitera aucun mal ; il lui souhaitera du bien ; il ne le maudira pas ; il ne lui causera aucune souffrance physique. Il acceptera tous les outrages que lui fera subir l'offenseur. La Non-Violence comprise ainsi devient l'innocence absolue. La Non-Violence absolue est une absence totale de mauvais-vouloir contre tout ce qui vit. Elle s'étend même aux êtres inférieurs à l'espèce humaine sans en excepter les insectes et les bêtes nuisibles. Elles n'ont pas été créées pour satisfaire à nos penchants destructeurs. Si la pensée intime du Créateur nous était connue, nous découvririons la place qui leur appartient dans sa création. La Non-Violence, sous sa forme active, consiste par conséquent en une bienveillance envers tout ce qui existe. C'est l'Amour pur. Je l'ai lu dans l'Ecriture sainte hindoue, dans la Bible, et dans le Coran.

La Non-Violence est un état parfait. C'est un but vers lequel tend, bien qu'à son insu, l'humanité tout entière. L'homme ne devient pas divin lorsque, dans sa personne, il incarne l'innocence ; c'est alors seulement qu'il devient véritablement homme. Tels que nous sommes actuellement, mi-hommes, mi-bêtes, nous avons la prétention, dans notre arrogante ignorance, de remplir le rôle dévolu à notre espèce, lorsque nous rendons coup pour coup et que nous nous abandonnons à la colère. Nous feignons de croire que la loi du talion est la loi de notre être, alors que dans toute Ecriture Sainte nous voyons que la loi du talion n'est nulle part obligatoire, mais seulement tolèrée. L'empire sur soi est seul obligatoire. La vengeance est une satisfaction qui nécessite des règles compliquées. La maîtrise de soi est la loi de notre être. La plus haute perfection demande la plus haute maîtrise. La souffrance devient ainsi le symbole de l'espèce humaine.

Le but s'éloigne sans cesse de nous. Plus nos progrès sont grands, plus nous prenons conscience de notre indignité. La satisfaction se trouve dans l'effort accompli, non dans le but atteint. Dans l'effort absolu se trouve la victoire absolue.

Aussi, et tout en me rendant compte plus que jamais de la distance du but, pour moi la loi d'Amour est la loi de mon être. Chaque fois que j'échouerai, et justement à cause de cet échec, mon effort n'en sera que plus résolu.

La loi de l'espèce humaine

Young India, 11 août 1920, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 107-109

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pratique. Le culte de la Non-Violence n'est pas uniquement pour les Rishis (sages) et les saints. Il est aussi pour le vulgaire. La Non-Violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L'esprit sommeille chez la brute et celle-ci ne connaît d'autre loi que la force physique. La dignité de l'homme réclame de lui l'obéissance à une loi supérieure, - à la puissance de l'esprit.

Je me suis donc permis de présenter à l'Inde l'antique loi du sacrifice de soi. Car le Satyagraha et ses rejetons : la non-coopération et la résistance civile, ne sont que des noms nouveaux pour la loi de Souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de la Non-Violence au milieu de la violence furent de plus grands génies que Newton. Ils furent de plus grands guerriers que Wellington. S'étant eux-mêmes servi d'armes ils en avaient compris l'inutilité et enseignèrent à un monde fatigué que le salut ne se trouvait pas dans la violence mais dans la Non-Violence.

La Non-Violence sous sa forme dynamique veut dire souffrance consciente. Ceci en veut point dire que nous devions nous soumettre humblement à la volonté de celui qui fait le mal mais que notre âme entière doit résister à la volonté du tyran. Un seul individu qui agit selon cette loi fondamentale peut défier la puissance entière d'un empire injuste pour sauver son honneur, sa religion, son âme et amener plus tard la chute de cet empire ou sa régénération.

Ainsi je ne demande pas à l'Inde de pratiquer la Non-Violence à cause de sa faiblesse. Je veux qu'elle pratique la Non-Violence étant consciente de sa force et de son pouvoir. L'Inde n'a pas besoin d'apprendre à manier les armes pour se rendre compte de sa force. Nous paraissons croire que nous ne sommes qu'une masse de chair. Je veux que l'Inde reconnaisse qu'elle possède une âme qui ne saurait périr et peut triompher de toutes les faiblesses matérielles du monde entier... Mais comme je suis un homme pratique, je n'attends pas que l'Inde ait reconnu la possibilité pratique de la vie spirituelle dans le domaine politique. L'Inde se considère impuissante et paralysée devant les canons, les tanks et les aéroplanes des Anglais ; et elle adopte la Non-Coopération parce qu'elle se sent faible. Cela servira cependant au même but si un nombre suffisant met en pratique cette méthode : l'Inde sera délivrée du poids écrasant de l'Injustice Britannique.