SommaireLa voie de la résistance non-violente (1958)Une résistance active (1958)L'arme qui sauve (1965) |
Textes de Martin Luther King (1929-1968)La voie de la résistance non-violenteCombats pour la liberté, 1958, Ed. Petite Bibliothèque Payot, 1968, pp. 227-230 Les opprimés réagissent de trois façons différentes à l'oppression. La première est l'acceptation ; ils se résignent à leur sort. Tacitement, ils s'adaptent à leur situation, et par là-même, finissent par y être conditionnés. Tout mouvement de libération a connu le cas de ces opprimés qui préfèrent le rester. Il y a presque 2 800 ans que Moïse décida un jour d'arracher les enfants d'Israël à l'esclavage de l'Egypte, pour les conduire à la liberté de la Terre Promise. Il ne tarda pas à constater que les esclaves ne sont pas toujours reconnaissants envers ceux qui les délivrent. Ils se sont accoutumés à leur esclavage. Comme le dit Shakespeare, ils préfèrent supporter les maux qu'ils connaissent que de fuir vers d'autres qu'ils ne connaissent pas. Ils préfèrent les tourments de l'Egypte aux épreuves de l'émancipation. Il est un sentiment étrange que l'on pourrait appeler la libération par la lassitude. Certaines personnes sont tellement usées par le joug de l'oppression, qu'elles cessent complètement de regimber. Il y a quelques années, dans le bidonville d'Atlanta, un guitariste noir chantait, presque tous les jours, une chanson qui disait : "Je suis las depuis si longtemps que je sens plus ma fatigue." C'est dans cette fausse liberté, dans cette résignation que sombre si souvent la vie de l'opprimé. Mais ce n'est pas la solution. Accepter passivement un système injuste, c'est en fait collaborer avec ce système. L'opprimé devient par là aussi pêcheur que l'oppresseur. Ne pas collaborer au mal est une obligation morale, au même titre que collaborer au bien. L'opprimé ne doit jamais laisser en repos la conscience de l'oppresseur. La religion rappelle à tout homme qu'il est "le gardien de son frère". Accepter passivement l'injustice - la ségrégation - revient à dire à l'oppresseur que ses actes sont moralement bons. C'est une façon d'endormir sa conscience. Dès cet instant, l'opprimé cesse d'être le gardien de son frère. L'acceptation, si elle est souvent la solution de facilité, n'est pas une solution morale : c'est la solution des lâches. Le Noir ne se fera jamais respecter par son oppresseur en se soumettant ; il ne fera qu'augmenter son arrogance et son mépris, car on y voit toujours une preuve de l'infériorité du Noir. Le Noir n'obtiendra pas le respect des Blancs du Sud, ni celui de tous les peuples du monde, s'il accepte d'échanger l'avenir de ses enfants contre un peu de tranquillité personnelle dans l'immédiat. La seconde attitude consiste à réagir par la violence physique et la haine. Souvent, la violence obtient des résultats éphémères. De nombreuses nations ont conquis leur indépendance sur les champs de bataille. Mais malgré ces victoires, la violence n'apporte jamais de paix durable. Elle ne résout aucun problème social ; elle en crée simplement de nouveaux, qui sont plus complexes que ceux d'avant. Pour ce qui est de la justice raciale, la violence est aussi inefficace qu'immorale. Elle est inefficace parce qu'elle engendre un cycle infernal conduisant à l'anéantissement général. Si l'on s'en tenait à la vieille loi du talion, le monde serait peuplé d'aveugles. Elle est immorale parce qu'elle veut humilier l'adversaire et non le convaincre ; elle veut annihiler, et non pas convertir. La violence est immorale parce qu'elle repose sur la haine et non sur l'amour. Elle détruit la communion et rend impossible la fraternité humaine. Elle contraint la société au monologue, là où devrait régner le dialogue. En fin de compte, la violence se détruit elle-même. Elle crée le ressentiment chez les survivants et la brutalité chez les vainqueurs. Du fond des âges une voix nous dit comme à Pierre : "Remets ton épée au fourreau." L'histoire est jonchée des ruines des empires qui ont méprisé ce commandement. Si dans leur combat de libération, le Noir américain et les autres victimes de l'oppression succombent à la tentation de la violence, les générations futures hériteront d'un monde sinistre et sombre, où le chaos régnera à tout jamais. Non, la violence n'est pas une solution. La troisième voie ouverte aux peuples opprimés est celle de la résistance non-violente. Comme la "synthèse" dans la philosophie hégélienne, le principe de la résistance non-violente tente de concilier ce qu'il y a de vrai dans les deux autres - acceptation et violence - tout en évitant les extrêmes et l'immoralité de l'une comme de l'autre. Le résistant non-violent reconnaît, comme ceux qui se résignent, qu'il ne faut pas attaquer physiquement l'adversaire ; inversement, il reconnaît, avec les violents, qu'il faut résister au mal. Il s'abstient à la fois de la non-résistance du premier et de la violence du second. Grâce à la résistance non-violente, les individus, les groupes n'ont plus besoin de se résigner au mal, ni de recourir à la violence. Pour moi, telle est la méthode que doivent adopter les Noirs d'Amérique aujourd'hui. Par la résistance non-violente, ils pourront se montrer assez nobles pour combattre un système injuste, tout en aimant ceux qui le perpétuent. Le Noir doit travailler passionnément et sans relâche à la conquête de sa dignité de citoyen à part entière, mais il ne doit pas, pour cela, user de méthodes viles. Il ne doit jamais accepter de compromis avec le mensonge, la haine ou la destruction. C'est la résistance non-violente qui permettra au Noir de rester dans le Sud et d'y combattre pour faire respecter ses droits. La solution n'est pas dans la fuite : il ne saurait écouter les suggestions de ceux qui le pressent d'émigrer en masse vers d'autres régions. En saisissant la grande chance qui s'offre à lui dans le Sud, il peut apporter une contribution durable à la force morale de la nation et donner aux générations futures un sublime exemple de courage. Une résistance activeCombats pour la liberté, 1958, Ed. Petite Bibliothèque Payot, 1968, pp. 106-112 La résistance non-violente n'est pas destinée aux peureux ; c'est une véritable résistance ! Quiconque y aurait recours par lâcheté ou par manque d'armes véritables, ne serait pas un vrai non-violent. C'est pourquoi Gandhi a si souvent répété que, si l'on n'avait le choix qu'entre la lâcheté et la violence, mieux valait choisir la violence. Mais il savait bien qu'il existe toujours une troisième voie : personne - qu'il s'agisse d'individus ou de groupes - n'est jamais acculé à cette seule alternative : se résigner à subir le mal ou rétablir la justice par la violence ; il reste la voie de la résistance non-violente. En fin de compte, c'est d'ailleurs le choix des forts, car elle ne consiste pas à rester dans un immobilisme passif. L'expression "résistance passive" peut faire croire - à tort - à une attitude de "laisser faire" qui revient à subir le mal en silence. Rien n'est plus contraire à la réalité. En effet, si le non-violent est passif, en ce sens qu'il n'agresse pas physiquement l'adversaire, il reste sans cesse actif de coeur et d'esprit et cherche à le convaincre de son erreur. C'est effectivement une tactique où l'on demeure passif sur le plan physique, mais vigoureusement actif sur le plan spirituel. Ce n'est pas une non-résistance passive au mal, mais bien une résistance active et non-violente. En second lieu, la non-violence ne cherche pas à vaincre ni à humilier l'adversaire, mais à conquérir sa compréhension et son amitié. Le résistant non-violent est souvent forcé de s'exprimer par le refus de coopérer ou les boycotts, mais il sait que ce ne sont pas là des objectifs en soi. Ce sont simplement des moyens pour susciter chez l'adversaire un sentiment de honte. Il veut la rédemption et la réconciliation. La non-violence veut engendrer une communauté de frères, alors que la violence n'engendre que haine et amertume. Troisièmement, c'est une méthode qui s'attaque aux forces du mal, et non aux personnes qui se trouvent être les instruments du mal. Car c'est le mal lui-même que le non-violent cherche à vaincre, et non les hommes qui en sont atteints. Quand il combat l'injustice raciale, le non-violent est assez lucide pour voir que le problème ne vient pas des races elles-mêmes. Comme j'aime à le rappeler aux habitants de Montgomery : "Le drame de notre ville ne vient pas des tensions entre Noirs et Blancs. Il a ses racines dans ce qui oppose la justice à l'injustice, les forces de lumière aux forces des ténèbres. Et si notre combat se termine par une victoire, ce ne sera pas seulement la victoire de cinquante mille Noirs, mais celle de la justice et des forces de lumière. Nous avons entrepris de vaincre l'injustice et non les Blancs qui la perpétuent peut-être. Quatrième point : la résistance non-violente implique la volonté de savoir accepter la souffrance sans esprit de représailles, de savoir recevoir les coups sans les rendre. Gandhi disait aux siens : Peut-être faudra-t-il que soient versés des fleuves de sang, avant que nous ayions conquis notre liberté, mais il faut que ce soit notre sang." Le non-violent doit être prêt à subir la violence, si nécessaire, mais ne doit jamais la faire subir aux autres. Il ne cherchera pas à éviter la prison et, s'il le faut, il y entrera "comme un fiancé dans la chambre nuptiale". Ici, certains demanderont : "Pourquoi encourager les hommes à souffrir ? Pourquoi faire du vieux précepte de "tendre l'autre joue" une politique générale ? Pour répondre à ces questions, il faut comprendre que la souffrance imméritée a valeur de rédemption. Le non-violent sait que la souffrance est un puissant facteur de transformation et d'amélioration. "Les choses indispensables à un peuple ne sont pas assurées par la seule raison, mais il faut qu'il les achète au prix de sa souffrance", disait Gandhi. Il ajoute : "Mieux que la loi de la jungle, la souffrance a le pouvoir de convertir l'adversaire et d'ouvrir son esprit qui sinon reste sourd à la voix de la raison." Cinquièmement, la non-violence refuse non seulement la violence extérieure, physique, mais aussi la violence intérieure. Le résistant non-violent est un homme qui s'interdit non seulement de frapper son adversaire, mais même de le haïr. Au centre de la doctrine de la non-violence, il y a le principe d'amour. Le non-violent affirme que, dans la lutte pour la dignité humaine, l'opprimé n'est pas obligatoirement amené à succomber à la tentation de la colère ou de la haine. Répondre à la haine par la haine, ce serait augmenter la somme de mal qui existe déjà sur terre. Quelque part, dans l'histoire du monde, il faut que quelqu'un ait assez de bon-sens et courage moral pour briser le cercle infernal de la haine. La seule façon d'y parvenir est de fonder notre existence sur l'amour. (...) Enfin, la résistance non-violente se fonde sur la conviction que la loi qui régit l'univers est une loi de justice. En conséquence, celui qui croit en la non-violence a une foi profonde en l'avenir, qui lui donne une raison supplémentaire d'accepter de souffrir sans esprit de représailles. Il sait en effet que, dans sa lutte pour la justice, il est en accord avec le cosmos universel. Il est vrai que certains partisans sincères de la non-violence ont de la peine à croire en un Dieu personnel. Mais ils croient à l'existence de quelque force créatrice agissant dans le sens d'un Tout universel. Que nous croyions à un processus inconscient, à un Brahmane impersonnel ou à un Dieu vivant, à la puissance absolue et à l'amour infini, peu importe : il existe dans notre univers une force créatrice qui oeuvre en vue de rétablir en un tout harmonieux les multiples contradictions de la réalité. L'arme qui sauveRévolution non-violente, 1965, Petite Bibliothèque Payot, pp. 42-45 Les détracteurs de la non-violence qui veulent y voir le refuge des lâches perdirent du crédit devant les actes héroïques et souvent dangereux qui se déroulèrent à Montgomery, puis à Birmingham : les manifestations publiques, les marches pour la liberté leur opposèrent alors un démenti muet, mais convaincant. Quand un peuple opprimé s'enrôle sous la bannière de la non-violence, c'est qu'il y a en lui une puissante motivation. Une armée non-violente possède à la fois des qualités de splendeur et d'universalité. Il faut atteindre une certaine maturité avant de pouvoir s'enrôler dans une armée non-violente, et pourtant à Birmingham, les troupes les plus valeureuses furent formées de jeunes gens d'âge scolaire, allant des classes primaires aux classes estudiantines, en passant par les lycées. Pour être admis dans une armée qui blesse et qui tue, il faut avoir un corps sain, des membres solides et une bonne vue. Mais à Birmingham les boiteux, les estropiés et les infirmes purent se joindre à nous. Al Hibbler, le chanteur aveugle, n'aurait jamais été admis dans l'armée des Etats-Unis, ou dans n'importe quelle armée étrangère d'ailleurs, mais, dans nos rangs, il eut un poste de commandement. Les armées de la violence sont organisées selon la hiérarchie des grades. Mais à Birmingham, exception faite des quelques généraux et lieutenants indispensables pour diriger et coordonner les opérations, nos régiments de manifestants combattirent groupés en une phalange démocratique. Les médecins marchèrent aux côtés des laveurs de carreaux ; des avocats manifestèrent avec des blanchisseuses. Diplômés ou non, tous furent acceptés avec une parfaite équité dans le mouvement non-violent. Les professionnels de la radio ne me contrediront pas si j'affirme que les spectacles les plus réussis sont ceux qui font appel à la participation du public. Pour être quelqu'un, les gens ont besoin de sentir qu'ils font partie intégrante d'un tout. Dans l'armée non-violente il y a de la place pour tous ceux qui veulent s'y joindre. On n'y pratique pas la distinction de couleur, ni les examens, pas plus qu'on n'exige de garanties. Mais, tout comme un soldat traditionnel doit vérifier sa carabine et la nettoyer, on exige des soldats non-violents qu'ils inspectent et polissent leurs armes principales : leur coeur, leur conscience, leur courage et leur sens de la justice. Cette forme de résistance non-violente eut pour résultat de paralyser et de confondre les autorités auxquelles elle s'opposait. En effet, contre un seul Noir, les autorités auraient riposté avec brutalité ; mais si cette brutalité devait s'exercer ouvertement et non plus dans les coulisses, elle devenait du même coup impuissante. Car soudain ces méthodes de répression furent prises sous les feux d'un gigantesque projecteur (comme cela arrive souvent à ceux qui tentent de s'évader). Une lumière aveuglante révéla soudain la vérité nue au monde entier. Il est vrai que certains manifestants ont eu à souffrir de violences et vrai aussi que quelques-uns d'entre eux eurent à endurer la peine capitale. Ils furent les martyrs de l'été dernier, car ils ont donné leur vie pour que cesse enfin, aux coins des ruelles sombres ou dans les arrières-salles des commissariats, le martyre des milliers d'hommes et de femmes battus, meurtris, tués sans trève tout au long des étés passés. Ce qui frappe, dans cette croisade non-violente de 1963, c'est qu'il y ait eu si peu de manifestants atteints par les balles ou par les coups des gourdins ou des matraques. Si on y réfléchit, on constate que les oppresseurs n'étaient pas seulement retenus par le fait que le monde entier les regardait, mais aussi parce qu'en face d'eux se tenaient des centaines - et parfois des milliers - de Noirs qui, pour la première fois, osaient regarder l'homme blanc face à face. Que ce soit pour une raison de tactique plus sage ou pour une raison de conscience, bien des mains s'immobilisèrent sur le gourdin et bien des fusils se retinrent de vomir leurs flammes. Ce fut une révolution relativement peu sanglante et cela s'explique par le fait que les Noirs donnèrent leur adhésion pleine et entière à la non-violence. Cette méthode, qui s'appliqua à de vastes opérations sur tout le territoire, découragea les tentatives de violence, car parmi les combattants les uns s'y refusaient r'solument et les autres étaient gênés par leur confusion, leur indécision et leur manque d'unité. Psychologiquement, la non-violence eut une énorme importance pour les Noirs. Car en luttant pour conquérir et prouver leur dignité, ils méritaient et gagnaient leur propre estime. Il leur fallut détruire définitivement aux yeux des Blancs l'image traditionnelle du Nègre clownesque, irresponsable et convaincu de sa propre infériorité. Les masses noires adoptèrent d'emblée cette méthode car elle incarnait un juste combat, une conviction morale et le sacrifice de leur personne. L'homme noir pouvait faire face à son adversaire et le vaincre tout en lui concédant la supériorité physique, qui avait désormais perdu tout son pouvoir. Il est peut-être difficile de mesurer exactement ce que cela signifia pour les Noirs. Mais je suis convaincu que le courage et la dignité avec lesquels des milliers de Noirs se soumirent aux règles de la non-violence aidèrent à panser les plaies profondes de ceux qui, par millions, ne participèrent pas directement aux manifestations dans les rues, qui menaient souvent à la prison. Il n'est parfois pas besoin de participer pour se sentir concerné. Car pour tous les Noirs de ce pays il suffisait de s'identifier au mouvement, d'être fiers de ses dirigeants et d'y apporter leur appui moral, financier ou spirituel, pour se sentir à nouveau digne de l'honneur et du respect qu'on leur avait ravis depuis des siècles. |
