SommaireColloque de Lyon sur la désobéissance civile, 29 mars 2006Refusons nos ressemblances (1992)Le mot non-violence est décisif (1995)Tu ne tueras pas (1995) |
Textes de Jean-Marie Muller (1939...)Colloque de Lyon sur la désobéissance civile, 29 mars 2006Dans le témoignage d’Anna Massina (Arche et Faucheurs Volontaires), il y a eu tout particulièrement le fait qu’elle a été en quelque sorte formatée à l’obéissance lorsqu’elle était petite. Cela est très significatif et nous avons tous en quelque sorte subi cette influence. Je crois que nos sociétés sont dominées par une culture de l’obéissance. Il nous faut obéir dans la famille, à l’école, plus tard dans la vie professionnelle, le cas échéant à l’armée ; et s’il se trouve que nous pratiquons une église, l’obéissance est la marque de notre fidélité. Si bien que l’obéissance est toujours valorisée. Le petit d’homme intériorise l’obéissance comme étant l’attitude qui doit être la sienne tout au long de sa vie. Et cela je crois, a des conséquences qui vont se répercuter dans toute la société. Je crois que cette propension de l’individu à l’obéissance est également renforcée par les récompenses qui honorent l’obéissance et les punitions qui sanctionnent la désobéissance. En même temps, l’obéissance permet précisément la tranquillité alors que la désobéissance va nous installer dans l’inconfort. L’obéissance permet de nous intégrer à la communauté à laquelle nous appartenons alors que la désobéissance va nous exclure, nous excommunier de cette communauté, si bien qu’il est très difficile finalement d’oser désobéir. Et c’est toute l’éducation qui va dans ce sens. La doctrine des Etats va reprendre cette vertu de l’obéissance comme étant la caractéristique du bon citoyen. En quelque sorte, la vie en société va être gouvernée par un contrat social à travers lequel le citoyen va échanger sa sécurité contre son obéissance, c’est-à-dire contre sa soumission. Cela n’est pas seulement vrai des Etats totalitaires ; cela se trouve au fondement même de toutes les théories des Etats démocratiques. Le bon citoyen, c’est le citoyen obéissant. Bien sûr, il nous faut reconnaître le bien fondé de l’existence de lois : la cité politique se construit par la réunion d’hommes et de femmes qui décident de vivre ensemble selon des lois. D’abord selon une Constitution et ensuite selon des lois. Et c’est vrai que sans loi il n’est pas possible de maintenir une cohérence dans un groupe humain. Je dirais que dès lors que nous voulons jouer ensemble, il nous faut une règle du jeu. Et le jeu n’a de sens que si chacun respecte la règle du jeu. Il serait vain d’imaginer, de rêver d’une société sans les contraintes de la loi, sans les interdits et les obligations de la loi. On peut peut-être rêver d’une telle société où tout le monde serait naturellement bon, naturellement gentil vis-à-vis de l’autre, obéissant simplement à sa propre conscience, aux lois qu’il se donnerait à lui-même, dans son autonomie, où tous les rapports entre les hommes seraient fondés sur le respect réciproque. On peut rêver ! !! Mais il faut savoir que lorsque l’on rêve on ne pense pas. Et la réalité nous oblige à revenir sur terre. Donc la loi, dans la mesure où précisément elle garantie la justice, est le fondement du vivre ensemble. Il y a un essai très important qui a été écrit par un américain John Rawls : "Théorie de la justice" ; je le cite car il va lui-même longuement développer le sens de la désobéissance civile, et c’est assez exceptionnel. La loi, affirme Rawls, a pour fonction de garantir la justice, de défendre les plus faibles contre les puissants. Et dans cette mesure là, c’est vrai que la loi mérite l’obéissance des citoyens. Dans toutes les réflexions qui ont été faites sur la désobéissance civile, dans toutes les actions de désobéissance civile, il a toujours été bien précisé que ce n’était pas le principe de la loi qui était en cause, mais la pratique de la loi. Je cite par exemple Martin Luther King : « Il y a deux sortes de lois, affirmait-il, les lois justes et les lois injustes ; je suis le premier à préconiser l’obéissance aux lois justes ; c’est une responsabilité morale aussi bien que légale, or cette même responsabilité morale nous commande inversement de désobéir aux lois injustes. » La loi a donc pour fondement la justice. C’est la justice qui doit fonder la loi, et non la loi qui doit fonder la justice. Il nous faut ici distinguer ce qui est légitime et ce qui est légal. Ce qui est légitime c’est ce qui est conforme au droit, ce qui est légal c’est ce qui est seulement conforme à la loi. Il y a une objection que l’on rencontre toujours dans les débats sur l’application de la loi : on nous dit finalement qu’une fois que la loi est votée elle oblige tous les citoyens. Et souvent on accuse même les désobéissants d’être responsables de violence. L’Etat va toujours avoir tendance à considérer le dissident comme un délinquant, de criminaliser la désobéissance. Selon John Rawls, le citoyen doit « agir de manière autonome et responsable » Je rappelle l’étymologie du mot autonome : nomos c’est la loi, autos c’est soi-même ; l’homme autonome, c’est celui qui se donne à lui-même sa propre loi. C’est celui qui n’obéit finalement qu’à la loi qu’il se donne à lui-même. L’homme adulte c’est celui qui devient autonome. Il ne se soumet pas à la loi des autres, mais il obéit à sa propre loi. « Il doit, écrit John Rawls, essayer d’évaluer comment ses principes devraient être appliqués dans le contexte actuel, et si après mûre réflexion il arrive à la conclusion que la désobéissance civile est justifiée ; et se conduit en conséquence il agit en accord avec sa conscience. Et bien qu’il puisse se tromper, il n’a pas agi selon son caprice. » Ce qu’on va nous dire, c’est que le citoyen peut se tromper. Si chacun apprécie par lui-même ce que la justice exige, on risque d’arriver au désordre et on nous dit : ça va être l’anarchie. Mais c’est une caricature de l’anarchie, car le vœu de l’anarchie c’est au contraire l’ordre parfait où tous les citoyens se conforment aux exigences de la justice sans qu’il soit nécessaire de recourir aux contraintes de la loi. Donc ce ne sera pas l’anarchie, mais on nous prédit que ce sera le désordre. C’est vrai que l’individu peut se tromper. Le citoyen peut se tromper et, en même temps, pour avoir raison il doit prendre le risque de se tromper. Le citoyen ne peut avoir d’autre attitude que de décider par lui-même et d’assumer sa propre responsabilité. Finalement, le citoyen a beaucoup moins de chances de se tromper en décidant lui-même ce qui est juste qu’en se soumettant passivement aux autres et en obéissant à la loi du plus grand nombre. Il faut que le citoyen revendique sa liberté de décider en toute autonomie, en toute liberté, en toute responsabilité. Et cela même, bien sûr, alors que nous sommes dans une démocratie. On sait que la démocratie parfaite n’existe pas mais on peut tout de même distinguer des sociétés totalitaires et des sociétés relativement démocratiques. Dans les sociétés totalitaires, la désobéissance civile est beaucoup plus facile à justifier puisque, par définition, la loi du régime totalitaire est une loi qui ne respecte pas la liberté des individus. Et il serait intéressant d’ailleurs à cet égard de relire toute l’histoire de la dissidence dans les pays de l’Est et ils ont payé très cher le prix de leur désobéissance, Je citerai notamment Vladimir Boukowski qui a payé sa dissidence de plusieurs années d’internement. Voici ce qu’il dit : « Nous avons compris une grande vérité, à savoir que ce ne sont pas les fusils, ce ne sont pas les chars, ce n’est pas la bombe atomique qui engendrent le pouvoir, et le pouvoir ne repose pas sur eux ; le pouvoir naît de la docilité de l’homme ; du fait qu’il accepte d’obéir. Nous savons donc quelle peut être la force foudroyante de l’insoumission de l’homme et les puissants le savent tous » Il y a aussi de très belles pages de Soljénitsyne sur le refus de se soumettre au mensonge ; puisque dans un régime totalitaire il y a toujours une propagande qui tente de justifier l’ordre totalitaire ; et la propagande elle est faite de mensonges. Et le citoyen pour être tranquille doit quotidiennement être complice du mensonge. Et c’est ainsi que les dissidents ont souligné l’exigence de vivre dans la vérité. On pourrait aussi citer les réflexions de Vaclav Havel sur cette problématique. Voilà ce que dit Soljénitsyne : « La violence ne peut se cacher que derrière le mensonge, le mensonge ne peut vivre que par la violence, la violence ne met pas tous les jours sa main lourde sur toutes les épaules ; elle n’exige de nous que l’ obéissance au mensonge, la participation quotidienne au mensonge. C’est la seule loyauté qui est exigée de nous. La clé la plus simple et la plus accessible de notre libération que nous avons négligée jusqu’à présent se trouve dans la non participation personnelle au mensonge. Bien que les mensonges cachent tout, bien qu’ils envahissent tout, nous voulons persévérer dans cette manière d’agir et de nous libérer. Laissons les tout envahir mais en leur refusant notre aide. Cela ouvrira une brèche dans cet encerclement imaginaire qui n’est créé que par notre passivité. Ce chemin deviendra plus facile et plus court pour nous tous si nous le prenons dans un effort commun et en rangs serrés. Si nous sommes des milliers, ils ne pourront rien contre nous, et quand un jour nous serons des dizaines de milliers nous ne reconnaîtrons plus notre pays, mais si nous restons prisonniers de notre peur, nous devons cesser de nous plaindre qu’ils nous étouffent car c’est nous même qui le faisons." Ce qui est intéressant, c’est que dans cette problématique, Soljénitsyne passe du refus personnel de pactiser avec le mensonge à l’organisation de l’action pour des milliers de citoyens. Et c’est ici je crois qu’il faut apporter une distinction qu’on retrouve aussi bien chez Hannah Arendt que chez John Rawls : c’est la distinction entre l’objection de conscience et l’action de désobéissance civile. L’objection de conscience c’est le refus de l’individu d’obéir à un ordre qui lui est donné parce qu’il estime en conscience que cet ordre contrevient aux exigences du droit, aux exigences de la morale, de la justice, de l’éthique - vous choisissez l’expression qui vous convient le mieux. Donc c’est une objection de conscience, c’est sa conscience qui l’oblige à refuser d’obéir à un ordre qui lui est donné très concrètement. Il peut ne pas se soucier des conséquences de son action. Ce qui lui importe, dans le moment de sa décision, c’est de ne pas se compromettre en obéissant à un ordre qui lui semble contraire aux exigences de sa conscience. S’il est seul, il risque de subir la répression très rapidement et d’être brisé par la brutalité de celle-ci. La désobéissance civile est une démarche politique. Non pas que l’objecteur de conscience ne puisse pas donner un sens politique à son refus individuel, mais ce n’est pas sa préoccupation première. Par ailleurs, celui qui pratique la désobéissance civile prendra lui une décision en conscience en fonction de ce qu’il estime être le droit et la justice. Mais ce qui va primer dans l’action de désobéissance civile ce n’est pas la motivation morale mais l’objectif politique. A partir de là, l’action de désobéissance civile est une action collective menée sur la place publique pour un objectif politique. L’objecteur de conscience, ce qui lui importe d’abord c’est d’être fidèle à sa conscience ; dans l’action de désobéissance civile ce qui importe, c’est d’atteindre l’efficacité politique. Et donc il faudra se situer dans la problématique collective d’une stratégie. En fonction de tout cela, il faudra que l’action de désobéissance civile puisse bénéficier d’une organisation collective dans le cadre d’une stratégie qui s’inscrive dans la durée. Le choix de l’objectif est décisif. Il faut qu’une campagne de désobéissance civile se donne un objectif clair, précis, possible. S’il ne se donne pas un objectif possible le mouvement de résistance est certainement être voué à l’échec. Ce qui illustre bien ce propos, c’est l’action de désobéissance civile inaugurée par Gandhi en décidant d’obtenir la suppression de la loi sur le sel. Le Congrès de l’Inde, qui était l’organisation à travers laquelle les Indiens s’étaient organisés pour obtenir l’indépendance de l’Inde, décide donc d’organiser une campagne de désobéissance civile et demande à Gandhi de choisir l’objectif. Gandhi réfléchit plusieurs semaines et il annonce un jour qu’il a trouvé. Il va demandé aux Indiens de désobéir à la loi sur le sel qui pour lui symbolisait toute l’injustice du colonialisme britannique. Vous n’êtes pas sans savoir que l’Inde est entourée d’eau salée et que depuis des millénaires les indiens fabriquaient du sel. Cependant, le gouvernement britannique avait obligé les indiens à payer un impôt sur le sel. En même temps, lorsque Gandhi va annoncer à ses compagnons qu’il va prendre pour objectif l’abrogation de la loi sur le sel, ils vont être très déçus. Ils disent à Gandhi, nous voulons lutter pour l’indépendance de l’Inde, nous voulons véritablement une révolution et vous nous proposez simplement de nous occuper à faire bouillir un peu d’eau salée dans des marmites. Le citoyen désobéissant va se heurter à la répression de l’Etat. La loi, par définition, prévoit une punition, parfois même des châtiments, des sanctions pénales pour le désobéissant. Donc le citoyen désobéissant a conscience qu’en s’insoumettant à la loi, il provoque la répression de l’Etat. Alors la question se pose de savoir quelle doit être son attitude. Il est souvent dit que le désobéissant doit accepter les sanctions de l’Etat. Gandhi y a beaucoup insisté. Je me permettrai sur ce point de me méfier du « Gandhira t’on », car je ne suis pas sûr qu’il faille absolument accepter de se soumettre volontairement à la sanction de la loi. Si la loi est injuste, la sanction elle-même est injuste. Il n’y a donc pas d’obligation morale, d’obligation civique pour le citoyen de se soumettre à la sanction de la loi. Je me souviens dans l’action de renvois de livrets militaires que nous organisés au moment notamment de la lutte du Larzac, lorsqu’il y a eu des amendes, certains ont refusé de payer l’amende et, pour cette raison, ont été emprisonnés. Dans une société démocratique, c’est une question d’opportunité politique, de discernement tactique de savoir s’il convient d’accepter la sanction ou pas. Dans une action de désobéissance civile, il convient de tenir le plus grand compte de ce que j’appelle la triangularisation du conflit qui caractérise toute action non violente. Dans une action non violente, il n’y a pas deux acteurs, mais il y en a trois : il y a les résistants : les désobéissants pour ce qui nous concerne – j’allais dire, si vous me permettez ce néologisme, les désobéisseurs -, il y a les décideurs : le pouvoir politique et généralement, s’il s’agit de la loi, c’est l’Etat qui sera en responsabilité de faire appliquer la loi et il y a l’ opinion publique. Parfois même d’ailleurs l’absence de sanctions peut être frustrante. Lorsque avec deux amis orléanais nous avions renvoyés nos livrets militaires, on nous avait condamnés à trois mois de prison avec sursis. On a fait appel, je vous l’avoue, dans l’espérance secrète que le sursis serait supprimé. Mais il nous a fallu faire preuve d’humilité, car nous n’avons pas eu la chance d’aller quelques instants en prison. Et j’imagine que les magistrats ont refusé de nous envoyer en prison exactement pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles nous souhaitions y aller : parce que notre emprisonnement aurait donné un surcroît de publicité à notre action. En fonction de cela, c’est vrai que, dans une démocratie, un mouvement de résistance peut faire cette pratique ouverte de la désobéissance qui implique l’acceptation des sanctions. Dans un régime totalitaire, il en va différemment. Il peut se trouver que les désobéissants soient dans la stricte obligation de se maintenir dans la clandestinité. Là encore, Gandhi refusait par principe la clandestinité, parce que, disait-il, c’est l’organisation du mensonge. Mais je crois que la vérité ne doit être dite qu’à ceux qui la méritent et personnellement je ne vois pas d’inconvénient majeur à ce que l’action non violente puisse, au moins pendant un certain temps, se structurer dans la clandestinité. Que pouvait-on faire pendant l’occupation allemande en France ? Vous savez que le "32 août 1945" tous les Français ont été résistants, mais il se trouve que pendant l’occupation la grande majorité de ces mêmes Français ont été des collaborateurs. Non pas des collaborateurs idéologiques pour la plupart mais ils acceptaient la loi de Vichy, ils se soumettaient à la loi de Vichy. Or, il était là assez clair que les lois antisémites de Vichy, n’étaient pas des lois justes. Point n’était besoin d’avoir des révélations transcendantales pour comprendre cela. Et il reste que, malgré tout, notamment les rafles des juifs ont été faites non pas par des soldats allemands mais par des policiers français. Or il y a eu une exception connue à l’obéissance générale des policiers français c’est le commissariat central de Nancy. Il y a eu à la télévision un film qui s’appelle « Le temps de la désobéissance » qui se réfère à la résistance civile des policiers de Nancy. J’avoue que je n’ai pas beaucoup aimé ce film fiction, j’aurais préféré qu’il soit beaucoup plus fidèle à la réalité. Jusqu’à ce que l’Etat d’Israël décerne la Médaille des Justes aux deux policiers survivants, c’était en 83, on n’avait jamais parlé de cette action des policiers de Nancy parce que la résistance, dans l’imaginaire des Français, c’était le maquis, c’était les résistants armés de fusils. Quand j’ai entendu parler de cela, je me suis précipité à Nancy et j’ai rencontré les deux inspecteurs de police survivants sur les sept qui avaient pratiqué la désobéissance non-violente comme monsieur Jourdain faisait de la prose, dans la mesure où ils n’avaient jamais eu conscience de mener une action de désobéissance civile non violente. Ayant eu connaissance de la rafle des juifs de Nancy en juillet 42, ils ont désobéi à tout le système mis en place en prévenant les juifs, faisant de fausses cartes d’identité etc. Vous avez déjà compris que, bien évidemment, ils ont fait tout cela dans la plus stricte clandestinité. Et il n’y avait pas d’autre solution pour l’efficacité même de leur action. Ils n’allaient pas revendiquer leur désobéissance sur la place publique et ils n’allaient pas provoquer la répression des Allemands. Il faut toujours se situer par rapport à la réalité du terrain et toujours vouloir faire une analyse par rapport aux possibilités concrètes de l’action. Je voudrais simplement répondre à ce que tu disais Bernard à propos de la Palestine : il se trouve que je viens de passer 6 semaines au Proche Orient, où nous avons beaucoup parlé de stratégies, de résistance violente ou non violente. Il y a un point important pour toute action de désobéissance civile et pour toute campagne d’action non violente, c’est que les modalités de l’efficacité de l’action non violente sont radicalement différentes des modalités de l’efficacité de l’action violente. Dès lors, n’est pas possible de vouloir mélanger les genres. Je me rappelle quand j’étais au Liban dans les années 90, mes amis palestiniens me disaient : « Tu sais, Jean Marie, il faut que tu comprennes bien que la première Intifada, c’était une action non-violente avec 5% d’actions violentes. » Ce n’est pas une question de morale ou de purisme. Il est bien évident que le lancement de pierre est une action violente et si c’est un symbole c’est un symbole de l’action violente. Pour qu’une action non-violente puisse véritablement développer toute sa dynamique, il importe absolument qu’il y ait un affichage de la non violence. On sait très bien que et c’est tout le problème des manifestations actuellement : il suffit qu’il y ait quelques casseurs qui déclenchent des actions violentes ; c’est l’ensemble de l’action qui risque d’être elle-même considérée comme étant violente. Je voudrais terminer par une citation, c’est la citation d’un préfet de la République - ce n’est pas souvent que nous sommes amenés à citer un préfet de la République dans un colloque sur la désobéissance civile. Le préfet c’est Claude Erignac qui était préfet de Meurthe et Moselle lorsque les policiers de Nancy ont reçus la médaille des justes, voilà ce qu’il nous disait le 23 juin 1991 : «C’est un hommage au courage mais surtout à la lucidité, au courage contre la passivité, la docilité et l’obéissance aveugle. Dans l’histoire des hommes et des nations, de tous les hommes et de toutes les nations, nous savons bien que des monstres existent mais nous savons aussi qu’ils sont bien trop nombreux pour être véritablement dangereux et que le danger vient en réalité des hommes et des femmes ordinaires, de chacun d’entre nous prêt à croire et à obéir sans discuter. Nous devons donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre autrement que par la raison. Et puisqu’il est difficile de distinguer les vrais des faux prophètes, ne suivons pas les prophètes. Il me semble aussi que c’est une réponse à la question que se posent ou que doivent se poser, ou que devraient se poser tous ceux qui comme moi ont des responsabilités dans l’état ; qu’aurions nous fait, que ferions nous, que ferons nous si des évènements comparables à ceux que je n’ai pas connu pour des raisons d’âge venaient à se reproduire. Qu’aurions nous fait ? que ferions nous, que ferons nous ? ». Refusons nos ressemblancesExtrait d'un article paru dans le journal La Croix, 18 février 1992 Pour apaiser les conflits et établir le fondement d'une existence pacifique entre les peuples, des hommes de bonne volonté appellent à la tolérance à l'égard des autres cultures. Ils font valoir qui si nous faisons l'effort de mieux les connaître et de mieux les comprendre, nous découvrirons ce que chacune d'entre elles renferme de grandeur et de noblesse. Et ils affirment que, pour vivre en paix avec les autres, nous devons accepter nos différences. Mais, en réalité, n'est-ce pas plutôt nos ressemblances qui engendrent nos querelles, nos conflits et nos batailles ? N'est-ce pas parce que nous imitons nos erreurs et nos fautes que nous nous retrouvons toujours en guerre les uns contre les autres ? Plus précisément, n'est-ce pas parce que toutes nos civilisations sont pareillement imprégnées par la culture de la violence que nous sommes continuellement sur le point de nous blesser et de nous meurtrir les uns les autres ? En réalité, l'idéologie de la violence nécessaire et légitime qui domine toutes les civilisations tend à effacer toutes les différences et à faire apparaître des ressemblances effrayantes. Dès lors, l'urgence, pour construire un avenir pacifié, n'est pas tant d'accepter nos différences que de refuser nos ressemblances. Les religions elle-mêmes, qui ont largement inspiré les civilisations, ont partout cautionné, légitimé et renforcé l'idéologie de la violence. Cela est particulièrement vrai des trois religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l'islam. L' encore, le véritable scandale ne vient pas de ce par quoi elles se différencient, mais de ce par quoi elles se ressemblent, c'est-à-dire la justification de la violence. Pourtant, la religion, qui prétend correspondre à l'exigence spirituelle de l'humanité, aurait dû être toujours et partout l'adversaire le plus résolu de l'idéologie de la violence (...) L'hérésie que toutes les religions auraient dû combattre ensemble, c'est la violence. Car ce qui contredit la foi, ce n'est pas l'incroyance mais la violence. Malheureusement, les religions ont toutes pactisé avec l'empire de la violence. Mais lorsque la religion bânit la violence, ce n'est pas la violence qui devient sacré, c'est la religion qui devient sacrilège. En cette fin de XXème siècle, la violence continue à faire la preuve qu'elle est parfaitement incapable à construire l'histoire. Elle ne peut que la détruire. En ce sens, c'est bien la violence, et non pas la non-violence, qui est une utopie, parce que, jamais, en "aucun lieu", elle ne parvient à résoudre humainement les inévitables conflits humains. Dès lors, il ne peut y avoir d'espèrance de construire un avenir pacifié que si les civilisations renoncent à l'idéologie de la violence pour découvrir la voie de la sagesse de la non-violence. Mais il nous faut convenir que rien n'est plus fragile que cette espérance... Le mot non-violence est décisifExtrait de La non-violence, une idée neuve, 1995, In Comprendre la non-violence, Ed. NVA, Montargis, pp. 31-33 Il a été souvent dit que le mot non-violence était mal choisi et qu'il serait préférable d'en imaginer un autre. Il nous semble au contraire qu'il est le mot le plus exact et le plus rigoureux qu'on puisse trouver. D'aucuns regrettent qu'il ait une signification négative et souhaiteraient qu'on invente un mot qui exprime de manière positive le respect de l'humanité en l'homme. En réalité, ces mots existent déjà en grand nombre, au premier rang desquels se trouve le mot amour. La littérature regorge de discours qui exaltent l'amour de l'homme pour l'homme. Mais toute cette rhétorique n'a pas empêché les hommes de se soumettre à la loi de la violence. Combien de fois, tout au contraire, l'amour et la violence n'ont-ils pas été conjugués l'un avec l'autre dans la même exaltation d'une cause forcément sacrée ? Combien de fois n'a-t-on pas prêché la violence au nom de l'amour ? "L'amour, écrit Simone Weil, fait la guerre aussi bien que la paix. L'amour va à la guerre plus naturellement qu' à la paix, par ce fanatisme qui fonde la tyrannie. (...) La paix ne sera pas fondée par l'amour, mais par la pensée." L'amour, par la relation de trop grande proximité qu'il prétend entretenir avec l'absolu, se trouve trop souvent "ombré" de violence. C'est pourquoi, pour parler de la non-violence, plutôt que de l'amour nous préférons faire l'éloge de la bonté. Certes, il ne convient certainement pas d'opposer amour et bonté, car l'amour véritable se manifeste précisément par la bonté. Mais si la bonté est le critère de l'amour, mieux vaut alors parler de la bonté. L'homme fait l'expérience de la bonté, non pas lorsque lui-même est bon - au demeurant, il ne peut jamais avoir la certitude d'être bon lui-même - mais lorsqu'il rencontre un autre homme qui fait preuve de bonté à son égard. Lao Tseu, dans le chapitre 49 du Tao Té King, fait parler le sage en ces termes : "Je traite avec bonté ceux qui ont la bonté ; je traite avec bonté ceux qui sont sans bonté. Et ainsi gagne la bonté." Certes, en se présentant comme une négation, le mot non-violence n'exprime qu'une condition nécessaire à l'exercice de la bonté envers l'autre homme. Cette condition n'est pas suffisante, mais elle est absolument nécessaire. Cest une condition sine qua non, sans laquelle il est impossible de définir une attitude qui soit respectueuse de l'humanité en l'homme. La question posée à l'homme par la violence est préalable à toute autre. Il importe que l'homme lui apporte une réponse définitive qui soit une fin de non-recevoir. Toute hésitation, toute tergiversation est déjà une complicité, un aveu de faiblesse. Le mot non-violence est décisif par ce qu'il exprime un impératif catégorique ; il faut d'abord refuser toute complicité personnelle avec la violence - et la complicité commence par l'intelligence - pour tenter de défricher les chemins qui conduisent vers la pleine et entière reconnaissance de l'humanité en l'homme. "Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, écrivait naguère Bernanos, il faut d'abord désespérer de ce qui trompe." Ainsi, pour placer notre espérance dans les moyens qui ne trompent pas, il faut d'abord désespérer de la violence comme moyen de construire un monde humain. Tu ne tueras pasLe principe de non-violence : parcours philosophique, Desclée de Brouwer, 1995, pp. 70-71 La non-violence est l'actualisation dans l'histoire humaine de l'exigence la plus profonde de la conscience raisonnable et donc universelle de l'homme qui s'est exprimée par l'impératif, lui aussi formellement négatif : "Tu ne tueras pas", qui s'oppose à toutes les raisons qui ordonnent à l'homme : "Tu tueras". (Il n'importe pas ici que cette exigence ait parfois revêtu une forme religieuse. En revanche, il importerait de comprendre pourquoi les religions, tout au long de leur histoire, ont cautionné autant de tueries.) Cette interdiction du meurtre s'impose parce que le désir de tuer se trouve en l'homme. Le meurtre est interdit parce qu'il est possible, et parce que cette possibilité de l'homme est inhumaine. L'interdiction est impérative parce que la tentation est impérieuse ; et celle-là est d'autant plus impérative que celle-ci est plus impérieuse. Cependant, l'impératif "tu ne tueras pas" n'est pas un commandement qui vient du dehors ou d'en haut et qui s'impose à la conscience par une contrainte extérieure ; c'est un commandement que l'homme se donne à lui-même par une exigence intérieure de sa conscience. C'est l'homme auto-nome qui affirme l'affirmation éthique de ne pas tuer, l'homme auto-nome, c'est-à-dire l'homme libre. L'exigence "tu ne tueras pas" ne peut souffrir aucune exception. Vouloir chercher des prétextes - si on les cherche, on les trouvera forcément - pour justifier une exception, c'est nier l'exigence. Même lorsque la violence apparaît nécessaire à l'homme, l'interdiction du meurtre reste impérative et l'exigence de non-violence demeure. La nécessité peut contraindre l'homme, mais elle ne lui donne aucun droit. La nécessité de tuer est un dés-ordre, elle n'est pas un contre-ordre ; elle n'innocente pas le meurtrier. La nécessité de tuer ne supprime pas le commandement de ne pas tuer. C'est seulement si les hommes tiennent fermement cette position que le commandement de ne pas tuer les libérera de la nécessité de tuer. Si la nécessité de tuer supprime le commandement de ne pas tuer, alors il devient loisible à chacun, chaque fois qu'il estimera se trouver en situation de légitime défense, d'arguer de la nécessité pour tuer et pour justifier son meurtre. On connaît l'histoire : c'est précisément l'histoire de l'humanité jusqu'à nos jours. |
