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Forum social mondial
Porto Alegre, 26-31 janvier 2005
Un autre monde est possible
Le choix de la non-violence dans les conflits sociaux et politiques
Intervention de Jean-Marie Muller
Permettez-moi tout d’abord de remercier Martina Pignatti et mes amis italiens du Centro Gandhi de Pise et de la Tavola della Pace e della Cooperazione de Pontedera de m’avoir invité à participer à cet atelier consacré à la non-violence.
Il est remarquable que ce ne soit pas une question qui se trouve au centre de nos réflexions tout au long de notre Forum Social Mondial, mais une affirmation. Nous ne nous demandons pas en effet si un autre monde est possible, mais nous affirmons chacun dans notre langue : Un autre monde est possible, Um outro mondo é possibel, Otro mundo es possible, Another world is possible.
Dans la suite de mon exposé, j’utiliserai le plus souvent l’expression : un nouveau monde est possible. Cela me permettra de désigner le monde que nous voulons changer par « le vieux monde ». Le vieux monde n’est pas le monde ancien d’hier, mais le monde présent dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Donc : un nouveau monde est possible. Cette affirmation appelle une question : qu’est-ce qui caractérise le vieux monde que nous contestons et que nous voulons transformer ? A cette question, je pense que nous pouvons répondre que l’une des caractéristiques majeures de ce vieux monde est qu’il est dominé par une culture de violence.
Bien sûr, et c’est essentiel de le souligner, il n’y a pas que de la violence dans ce vieux monde où nous avons vécu jusqu’à présent. Sinon, nous n’aurions pas survécu et nous ne serions pas réunis ensemble ici aujourd’hui. Il y a aussi dans ce vieux monde des espaces et des moments où s’expriment le respect, la bienveillance, la bonté et, osons le mot, l’amour. Il nous faut en convenir, à certains moments, il nous a été possible, à chacune et à chacun d’entre nous, d’être heureux dans ce vieux monde.
Et pourtant ce vieux monde ne nous satisfait pas et il arrive souvent qu’il nous indigne, nous révolte et nous scandalise. Nous voulons donc le changer et construire un nouveau monde. Ce vieux monde ne nous satisfait pas car il y a trop d’injustices, trop de guerres, trop de tragédies, trop de malheurs, trop de souffrances. Ce vieux monde est fatigué de la violence, il est malade de la violence. En un mot, ce vieux monde ne nous satisfait pas parce qu’il y a trop de violences qui aliènent et meurtrissent les hommes. Et, si nous sommes venus ici à Porto Alegre, c’est parce que nous avons décidé de ne pas nous y résigner et d’entrer en résistance.
Nous le savons, ces violences revêtent des formes multiples. Il y a les violences économiques qui privent des millions d’êtres humains de leurs droits vitaux à l’alimentation, à la santé et au logement. Il y a les violences politiques qui privent les citoyens de nombreux pays de leur droit à la liberté. Il y a les violences idéologiques qui prétendent imposer une pensée unique. Il y a les violences militaires qui accumulent les destructions et les morts. Il y a les violences écologiques qui peu à peu détruisent notre environnement jusqu’à le rendre invivable. Il y a les violences sexistes qui bafouent la dignité de nos mères, de nos sœurs, de nos femmes et de nos filles. Il y a les violences domestiques qui détruisent la vie des enfants. Et cette liste n’est pas close…
L’un des principaux facteurs de violence dans le vieux monde, ce sont les idéologies fondées sur la discrimination et l’exclusion de l’autre homme. Qu’il s’agisse du nationalisme, du racisme, de la xénophobie, de l’intégrisme religieux ou du libéralisme économique exclusivement fondé sur la recherche du profit, ce sont ces idéologies qui menacent la démocratie. Dès lors, promouvoir et défendre la démocratie - ces deux démarches se renforcent l’une l’autre et doivent être entreprises ensemble -, c’est d’abord lutter contre ces idéologies dont les germes prolifèrent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la société. Ces idéologies, en effet, ne connaissent pas de frontières.
Toute violence qui s’exerce contre l’homme est un viol : le viol de son identité, de sa personnalité, de ses droits, de sa dignité, de son humanité. L’image d’un être humain dé-figuré par la volonté d’un autre homme manifeste l’horreur de la violence. La violence c’est la dé-figuration du visage de l’homme. Cette dé-figuration représente le drame de l’humanité ; elle prive l’existence d’un sens et brise l’espérance. La violence est véritablement désespérante. Le tragique de l’existence n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il puisse être meurtrier.
Il est essentiel de définir la violence de telle sorte qu’on ne puisse pas dire qu’il existe une « bonne violence ». La violence est toujours un échec, un drame et un malheur. Dans toute violence, il y a une part irréductible d’injustice. La violence ne peut jamais être justifiée parce qu’elle n’est jamais juste. Dès lors qu’on prétend distinguer une « bonne » et une « mauvaise » violence, on ne sait plus dire et désigner la violence, et on s’installe dans la confusion. Surtout, dès qu’on prétend élaborer des critères qui permettent de définir une « bonne violence », chacun aura le loisir de se les accaparer pour justifier sa propre violence. Essentiellement, la violence est négation. Toute manifestation de violence, quels qu’en soient le degré et l’intention, et même si elle ne va pas au terme du mouvement qui la constitue, participe à un processus de meurtre, de mise à mort. Le passage à l’acte n’aura pas nécessairement lieu, mais la visée ultime de la violence est toujours la mort de l’autre, son exclusion, son élimination, son anéantissement. Toute violence est un attentat perpétré contre l’humanité de l’autre homme.
Ce qui caractérise la culture de la violence qui domine nos sociétés, c’est la justification de la violence. Cette culture est fondée sur l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Dès lors que la violence est considérée comme un droit de l’homme, il n’y a plus aucun frein qui puisse limiter son développement. Elle devient un engrenage, un mécanisme aveugle. Justifier la violence, c’est faire de la violence une fatalité. Or, précisément, affirmer qu’un nouveau monde est possible, c’est affirmer que la violence n’est pas une fatalité. Permettez-moi d’affirmer ma conviction la plus profonde : affirmer qu’un nouveau monde est possible, c’est affirmer que la non-violence est possible.
Nous devrions tous nous mettre d’accord sur cette proposition : si la non-violence est possible, elle est préférable. Et si la non-violence est préférable, il nous appartient de la rendre possible. Or, précisément, les idéologues du vieux monde ont déclaré que la non-violence était impossible. Mais elle était impossible du fait même qu’on n’en avait pas étudier la possibilité.
Si nous voulions nous-mêmes utiliser la violence pour changer le vieux monde, nous serions en réalité prisonniers de la vieille culture de violence qui caractérise le vieux monde. L’action violente maintient et renforce la structure du vieux monde. C’est pourquoi l’action non-violente est une contestation beaucoup plus radicale du vieux monde que l’action violente. Affirmer qu’un autre monde est possible, c’est dire en même temps qu’une autre culture que celle de la violence est possible et qu’une autre stratégie que celle de l’action violente est possible. C’est pourquoi, l’un des enjeux essentiels du mouvement altermondialiste est de construire une culture de la non-violence et d’imaginer une stratégie de l’action non-violente. Il s’agit là d’opérer une véritable révolution culturelle.
C’est Gandhi qui nous a offert le mot « non-violence » en traduisant en anglais le terme sanscrit ahimsa, composé du préfixe négatif a et du substantif himsa qui signifie le désir de violence qui existe en chacun de nous à l’encontre de l’autre homme. La non-violence c’est la reconnaissance de ce désir de violence, son apprivoisement, sa maîtrise et son dépassement. Lorsqu’il tente de définir la non-violence, Gandhi énonce d’abord cette proposition toute négative : « La non-violence parfaite est l’absence totale de malveillance à l’encontre de tout ce qui vit. » Ce n’est qu’ensuite qu’il affirme : « Sous sa forme active, la non-violence s’exprime par la bienveillance à l’égard de tout ce qui vit. » L’exigence première de la non-violence est donc négative : elle demande à l’homme de renoncer à toute malveillance à l’encontre de l’autre homme. Formuler cette exigence, c’est donc reconnaître qu’il existe dans la nature de l’homme une inclination à faire preuve de malveillance contre son prochain. Osons l’avouer : le plus souvent notre première réaction vis-à-vis de l’autre est de l’écarter de notre chemin parce que nous ressentons sa présence comme une menace sur notre propre tranquillité. On dit parfois que le mot non-violence est mal choisi parce qu’il est négatif. En réalité, c’est le mot le plus exact qui soit pour signifier ce qu’il veut signifier. Pourquoi ? Parce qu’il permet de délégitimer la violence en refusant tous les processus de sa justification. Ainsi la malveillance et la bienveillance sont toutes deux inscrites dans la nature de l’homme. Par sa nature, l’homme est à la fois incliné à la malveillance et disposé à la bienveillance, incliné à la violence et disposé à la non-violence. Il s’agit donc de savoir quelle part de lui-même l’être humain veut cultiver.
Le « non » du terme non-violence n’est pas un non de négation, mais de résistance. Il ne s’agit pas de nier la violence, mais de lui résister. Et, pour cela, il nous faut accepter de vivre les conflits. Il ne nous est pas permis de rêver d’un nouveau monde sans conflits. Il faut parfois créer le conflit pour obtenir justice. Si nous prenons l’image du maître et de l’esclave, tant que l’esclave est soumis au maître, il n’y a pas de conflit. C’est la « paix sociale », le règne de « loi et de l’ordre ». Il n’y a de conflit qu’à partir du moment où l’esclave vient affronter son maître pour exiger ses droits et revendiquer sa liberté. Au début des années 60, aux Etats-Unis, les Noirs avaient la tentation de s’accommoder de la discrimination raciale que les Blancs faisaient peser sur eux. Avec Martin Luther King, ils ont créé le conflit avec les Blancs pour revendiquer le respect de leurs droits civiques. Ils sont descendus dans la rue pour affronter le pouvoir blanc, les policiers blancs, les chiens policiers, les lances à incendie et finalement la prison. C’est ce passage à l’acte, cette entrée dans la résistance ouverte, ce défi aux lois injustes qui caractérise la lutte non-violente.
L’existence est une lutte pour la vie. Nous sommes toujours dans des rapports de force, aussi bien dans nos relations personnelles que dans nos relations sociales et politiques. L’injustice, c’est le déséquilibre des forces. Prenons l’image de la balance qui symbolise la justice : celle-ci est réalisée lorsque les deux plateaux se trouvent en équilibre. La visée de la lutte c’est précisément de créer un nouveau rapport de force qui rende le dialogue possible.
La non-violence entend privilégier le dialogue dès le commencement de la lutte. Mais ce qui caractérise l’injustice c’est précisément que le dialogue n’est pas possible entre les pauvres et les puissants, entre les oppresseurs et les opprimés. Le combat non-violent a pour visée de créer les conditions du dialogue. Il s’agit de faire en sorte que notre adversaire devienne un partenaire avec lequel nous pourrons inventer un compromis qui respecte des droits de chacun. C’est pourquoi la non-violence nous invite à respecter la personne de notre adversaire. Lorsque Gandhi a envoyé un ultimatum au vice-roi des Indes pour le prévenir qu’il allait organiser une campagne de désobéissance civile pour obtenir l’indépendance de l’Inde, il s’est adressé à son adversaire en lui disant : « Cher ami. » Les compagnons de Gandhi n’ont pas très bien compris cette manifestation de politesse qu’ils jugeaient déplacée. Ils auraient à la rigueur accepté qu’il lui dise « Cher ennemi. »… Mais, dans cette même lettre, Gandhi fait une critique radicale du colonialisme britannique auquel il entend s’opposer de toutes ses forces. Le respect des personnes n’implique aucune concession avec l’adversaire, aucun compromis avec l’injustice.
Il nous faut renoncer à l’illusion que l’insulte et l’injure peuvent faire avancer notre cause. L’insulte et l’injure sont encore des actes de guerre. Pour dénoncer l’injustice et la violence, nous devons prononcer des paroles de paix. A cet égard, je ne suis pas sûr que toutes les paroles exprimées lors de notre marche qui a inauguré ce forum aient été des paroles de paix. Permettez-moi d’être précis : lorsque nous aurons fini d’insulter Georges Bush en le traitant d’assassin, de terroriste et de nazi, nous n’aurons pas fait avancer d’un millimètre la paix en Irak. Nous serons beaucoup plus forts si nous savons faire preuve d’humour à l’égard de notre adversaire. Vous vous rappelez certainement de ce slogan qui fleurissait naguère dans les manifestations pour la paix : « Faites l’amour, pas la guerre. » On pourrait dire également : « Faites l’humour, pas la guerre. »… L’une des premières exigences de la non-violence est de pacifier notre parole.
L’un des principes de l’idéologie du vieux monde, c’est que « la fin justifie les moyens », c’est-à-dire qu’une fin juste justifie des moyens injustes. En réalité, c’est le contraire qui est vrai : des moyens injustes rendent injuste une fin juste. L’une des intuitions majeures de Gandhi, c’était précisément que seuls des moyens justes permettent d’atteindre une fin juste. « La fin, affirmait-il, est dans les moyens comme l’arbre dans la semence. » Si nous voulons construire un monde juste, il nous faut utiliser des moyens justes, c’est-à-dire des moyens non-violents.
Il convient de conjuguer l’espérance au présent, alors que nous sommes toujours tentés de le faire au futur. Ainsi, la promesse que porte la violence se conjugue-t-elle toujours au futur. On raconte l’histoire de ce barbier qui avait accroché sur sa boutique une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Demain, je rase gratuitement », mais qui, chaque matin, oubliait de changer sa pancarte. Si bien que le jour du rasage gratuit était toujours repoussé à plus tard et qu’il fallait chaque jour payer la facture... Et bien je crois que les violents portent une pancarte de la même sorte : « Demain, nous apporterons la justice et la paix ». Et ils oublient également, chaque matin, de changer de pancarte. Et chaque aujourd’hui est un jour de destruction et de mort. La violence nous promet des lendemains qui chantent, mais elle ne nous offre que des aujourd’hui qui pleurent. Albert Camus disait : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » La non-violence veut conjuguer la justice, la liberté, la dignité au présent. Elle ne veut utiliser que des moyens qui déjà, par eux-mêmes, réalisent la fin. Et la victoire de la non-violence est déjà dans l’action non-violente elle-même. Car celle-ci donne sens au présent.
L’un des plus grands dysfonctionnements du vieux monde, c’est le divorce entre la spiritualité et la politique, comme si l’une était incompatible ave l’autre. La non-violence veut réconcilier les exigences de l’éthique, de la morale et de la spiritualité avec les contraintes de l’action politique.
En définitive, le choix de la non-violence est plus réaliste que le choix de la violence. C’est un fait d’expérience que toutes les tentatives de construire un nouveau monde par les moyens de la violence ont dramatiquement échoué. L’un des exemples les plus clairs à cet égard, c’est l ‘échec du projet communiste. Celui-ci se proposait de construire un nouveau monde où tous les hommes seraient libérés de l’aliénation et de l’oppression. Malheureusement pour parvenir à cette fin, les communistes ont choisi les moyens de l’action violente. Et la société communiste est devenue une société totalitaire. La « lutte finale » s’est arrêtée le 9 novembre 1989 lorsque le mur de Berlin s’est effondré sous la pression de la résistance non-violente des citoyennes et des citoyens des sociétés civiles de l’Europe de l’Est.
En réalité, les armes de la violence sont les armes de tous les impérialismes et nous avons déjà perdu la bataille si nous combattons l’impérialisme avec les armes de l’impérialisme. En réalité, les opprimés ne disposent pas des moyens de la violence qui leur permettraient de gagner la lutte contre leurs oppresseurs. Les riches et les puissants auront toujours beaucoup plus d’armes et des armes beaucoup plus destructrices que les pauvres. S’ils utilisent la violence, les pauvres provoqueront la répression des riches qui brisera et écrasera leur résistance. Comme le disait Saul Alinski, cet américain atypique qui fut un remarquable animateur social : « Il est politiquement insensé de dire que le pouvoir est au bout du fusil, lorsque ce sont les adversaires qui possèdent tous les fusils... » C’est une simple question de bon sens... Alinski disait cela au sujet des Noirs qui avaient voulu recourir à la violence parce qu’ils pensaient que la non-violence de Martin Luther King était bien gentille, mais qu’elle n’était pas assez radicale. Le résultat ne s’est pas fait attendre et les quelques fusils dont ils ont pu se servir ont été vite brisés par les fusils des policiers blancs...
De plus en plus, dans les conflits violents, les populations civiles sont prises en otages par les acteurs armés. L’action violente ne permet pas à l’ensemble des citoyens de la société civile de s’impliquer dans le processus de lutte. Ils se trouvent déposséder de leur responsabilité civique. Au contraire, la résistance non-violente permet à la société civile de jouer un rôle majeur dans la résolution des conflits. Par ailleurs, et ce n’est pas un détail, dans la lutte non-violente, les femmes et les hommes sont à armes égales.
L’un des principes de la stratégie de l’action non-violente est celui de non-coopération. Quelle était l’analyse de Gandhi par rapport au colonialisme britannique ? C’était de dire : ce qui fait la force de l’oppression coloniale britannique, ce n’est pas tant la capacité de violence des Anglais que la capacité de résignation, de soumission, de complicité, d’obéissance passive des Indiens. Il affirmait : « Ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire. » Dès lors, pour se libérer du joug qui les opprime, les Indiens doivent cesser toute coopération avec le système colonial, avec ses lois et avec ses institutions. « Une nation de 350 millions de personnes, assure Gandhi, n’a pas besoin du poignard de l’assassin, elle n’a pas besoin de la coupe de poison, elle n’a pas besoin de l’épée, de la lance ou de la balle de fusil. Elle a seulement besoin de vouloir ce qu’elle veut et d’être capable de dire « Non », et cette nation apprend aujourd’hui à dire « Non ». »
Certes, toute vie en société implique l’existence de lois. Dès que nous voulons jouer ensemble, il nous faut élaborer une règle du jeu. Et le jeu n’est possible que si chacun respecte la règle. Celui qui triche s’élimine lui-même. Dans une société démocratique, la fonction de la loi est de garantir la justice pour tous les citoyens et, tout particulièrement, pour les plus défavorisés et les plus faibles d’entre eux. Gandhi, qui était avocat, avait parfaitement conscience que le bon citoyen doit obéissance aux bonnes lois qui protègent les droits des plus pauvres contre les plus puissants. Mais, malheureusement, les lois sont généralement édictées par les puissants et il n’est pas rare qu’elles aient pour fonction de défendre leurs privilèges. Le citoyen responsable se doit de désobéir aux lois injustes. Ce qui fonde la citoyenneté, ce n’est pas la discipline, mais la responsabilité. Être responsable, c’est apprendre à juger la loi avant de lui obéir. L’obligation de la loi ne doit pas effacer la responsabilité de la conscience des citoyens. C’est à tort que les idéologies dominantes ont fait de l’obéissance une vertu.
« La désobéissance civile, écrit Gandhi, est une révolte, mais sans aucune violence. Celui qui s’engage à fond dans la résistance civile ne tient simplement pas compte de l’autorité de l’État. Il devient un hors la loi qui s’arroge le droit de passer outre à toute loi de l’État contraire à la morale. » Cela implique de discerner quelles lois sont justes et lesquelles sont injustes. Ce discernement n’est pas toujours facile, mais sa difficulté ne saurait être un prétexte pour nous y soustraire sous peine de devenir des citoyens irresponsables.
Le boycott est une autre application du principe de non-coopération. Il s’agit alors d’organiser la non-coopération des consommateurs avec les producteurs. Le choix que nous faisons des produits que nous achetons et consommons a des implications économiques et politiques qui engagent notre responsabilité de citoyens. Nous le savons déjà, plusieurs boycotts seront proposés lors de ce Forum. Il faudra que nous nous mettions d’accord sur celui ou ceux que nous entendons privilégier pour obtenir la plus grande efficacité.
Il importe que nous ne nous enfermions pas dans nos refus. Il ne suffit pas de contester, il nous faut aussi proposer des solutions alternatives. Selon Gandhi, une campagne d’action non-violente doit reposer sur deux piliers : le programme de non-coopération et le « programme constructif ». C’est ainsi qu’en même temps que Gandhi organisait le boycott des tissus britanniques, il voulait développer dans tous les villages de l’Inde l’artisanat du filage et du tissage pour que les Indiens conquièrent leur indépendance économique.
A cet égard, il est essentiel que nous ne nous contentions pas de condamner la guerre, mais que nous mettions en œuvre des alternatives à la guerre qui permettent la résolution non-violente des conflits. L’un des champs d’investigation que nous devons privilégier dès maintenant est celui de l’intervention civile de paix. Depuis de longues années déjà, les volontaires d’organisations non gouvernementales - je pense tout particulièrement aux Brigades de Paix Internationales - sont présents sur les lieux de conflits régionaux et s’efforcent, à la mesure de leurs moyens limités, d’apporter leur contribution au rétablissement de la paix par la mise en oeuvre de méthodes d’action non-violentes d’interposition, de médiation et d’éducation. Ces différentes expérimentations sont riches d’enseignement et montrent la faisabilité de l’intervention civile sur le lieu des conflits, alors même que les combats n’ont pas encore cessé.
Il me faut conclure. Les journalistes me demandent souvent si je suis optimiste ou pessimiste. Je crois qu’ils s’attendent à ce que je leur fasse une grande déclaration d’optimisme en affirmant haut et fort que « Je crois dans la bonté de l’homme, que « Je crois dans la force de la vérité », bref que « Je crois dans la victoire de la non-violence ».... Je leur cite alors une réflexion d’un grand écrivain français Georges Bernanos. Celui-ci disait : « L’optimiste est un imbécile heureux et le pessimiste est un imbécile malheureux. » Vous comprendrez que je refuse à choisir entre deux formes d’imbécillité !... Non, je dois vous l’avouer, je ne suis pas optimiste. Comment pourrais-je être optimiste quand je mesure tout le poids avec lequel la violence pèse sur notre présent et, probablement, pèsera sur notre avenir ?... Cette révolution non-violente que j’appelle de mes vœux ne sera pas un miracle et il faudra que nous fassions preuve de beaucoup de volonté pour qu’elle puisse advenir... Mais je ne suis pas pessimiste, sinon probablement que je n’aurais pas accepté l’invitation qui m’a tété faite de venir vous rejoindre et que je serais resté tranquillement dans ma maison à contempler les arbres de mon jardin... Je ne suis pas pessimiste car je ne crois pas à la fatalité de la violence... La violence est tout entière construite de mains d’homme et par conséquent les mains des hommes, nos mains, peuvent déconstruire la fatalité de la violence. Alors, entre l’illusion de l’optimiste et le désespoir du pessimiste, je veux cultiver une espérance, l’espérance qu’il sera possible que les hommes cessent de se tuer les uns les autres et se réconcilient, l’espérance qu’il nous sera possible de construire ensemble, fraternellement, une terre où nos enfants seront heureux de vivre dans la dignité. C’est une espérance fragile, une espérance douloureuse, une espérance tragique, mais je veux croire que si nous parvenons à la vivre ensemble, elle nous donnera la force de continuer notre quête de justice et de liberté et de construire un nouveau monde. Oui, je le pense, un nouveau monde est possible.
Je vous remercie pour la bienveillance de votre attention.
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